La doctrine sociale de la royauté

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Jusqu'ici on a posé la question sociale en termes subjectifs, c'est-à-dire par rapports aux sujets en cause : patrons, ouvriers, prolétaires, propriétaires.

 

Cela est naturel aux philosophes d'une République démocratique où tout dépend et doit dépendre de la volonté des individus. Mais en Monarchie, où la France passe avant les Français, où l'oeuvre, où le travail sont considérés avant les travailleurs et avant les ouvriers (et cela dans l'intérêt même des ouvriers et des travailleurs) en Monarchie ne doit-on pas poser la question sociale en termes objectifs, c'est-à-dire par rapport aux objets économiques et politiques à réaliser ?;

 

Si l'on suit la méthode républicaine, il faut bien diviser les citoyens français en classes, suivant le degré de fortune ou le rang qu'ils occupent, ou le grade auquel ils se sont élevés. De là ces formules brutales : ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont tout, ceux qui peinent contre ceux qui jouissent, etc., etc. La vraie, la solide, la consistante réalité est absente de ces classifications tout accidentelles. Un paysan riche et un paysan pauvre, un propriétaire campagnard et un ouvrier agricole ont, en réalité, plus d'intérêts communs que n'en auront jamais entre eux un propriétaire des villes et un prolétaire des champs, un rentier de grande ville et un gros métayer.

 

La distribution en classes, en zones, fondées sur la richesse ou le rang social de chacun est tout à fait fictive. Il faut classer par profession, par objet travaillé, chaque profession ayant ses pauvres et ses riches, ses prolétaires et ses propriétaires, ceux-ci devant aider ceux-là, ceux-là devant être secourus par ceux-ci.

 

L'ancien cri du Juif allemand : prolétaires de tous les pays, unissez-vous, n'a pas été seulement proféré de circonscription territoriale à circonscription territoriale, il a été porté de profession à profession, de métier à métier, de corps social à corps social.

 

Appliquons l'ordre inverse. Comme nous voulons reconstituer les circonscriptions territoriales, il faut rendre aux circonscriptions professionnelles leur ancienne valeur. Dans l'enceinte de telles circonscriptions, il y a des chances nombreuses que le capital et le travail, loin de se déchirer, se réconcilient et s'unissent pour s'accroître matériellement.

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On a raison de dire que c'est aux conservateurs qu'il convient d'instituer en droit et d'imposer en fait ce qu'il y a de juste dans les revendications ouvrières les plus extrêmes. Encore faut-il que ces bons esprits conservateurs soient incorporés à un État libre et placés dans une situation politique indépendante.

 

Tant qu'ils sont esclaves de l'élection, leur situation restant fausse, leur bonne volonté est paralysée.

 

Les législations ouvrières les plus hardies et les plus généreuses de l'Europe moderne commencèrent dans des États qui ne dépendaient nullement de l'élection : l'Allemagne des Hohenzollern, l'Autriche des Habsbourg.

 

En 1904, Bebel faisait déjà remarquer à Jaurès combien les conditions des ouvriers de la monarchie allemande étaient supérieures à celles des ouvriers de la République française. On dit la même chose aujourd'hui lorsque l'on écrit que le bon de la législation ouvrière d'Alsace-Lorraine est venu d'Allemagne. Cependant le vrai est que cela ne lui est pas venu d'Allemagne; cela lui est venu de la monarchie en Allemagne, c'est-à-dire d'un régime assez fort et assez sérieux pour que le bien-être des travailleurs n'y fût point l'enjeu des partis, mais fût étudié sérieusement et recherché en lui-même, pour le bien général de l'État et de la nation : le programme social n'y était pas une affiche, mais un véritable plan de réformes réelles jalonnées dans le Temps.

 

Je comprends, et, jusqu'à un certain point, j'approuve ceux qui reprochent aux «  partis de droite  » d'avoir négligé le chapitre des réformes sociales, bien que le reproche ne soit mérité ni par les royalistes dont les idées sont arrêtées depuis fort longtemps là-dessus, ni par certains groupes de catholiques non moins fidèles aux enseignements de Le Play et aux méthodes de l'oeuvre des Cercles.

 

Mais on comprend aussi la position inverse, timide et réticente, de ces conservateurs que l'on supplie ou que l'on presse d'engager leur parole sur une ou plusieurs réformes de l'ordre social industriel. Ils approuvent, ils adhèrent, ils signent, mais ils restent sceptiques, car, disent-ils, la surenchère est trop facile et il est dangereux de l'affronter : on se condamne forcément à devoir dire non au point où l'adversaire continuera de faire monter son échelle de dons imaginaires et de promesses en l'air.

 

Il promettra le Vent, il promettra la Pluie, il promettra la Lune, et le bon peuple continuera d'applaudir, tandis que le candidat sincère hésitera, contestera et, finalement, échouera.

 

Comment en serait-il autrement  ?; ...

 

Ces conservateurs ont un peu raison, ils auraient raison en plein s'ils sentaient que les maux qu'ils lamentent ne sont pas essentiellement attachés au programme social : la surenchère ne contient de risques graves que dans tous les cas où elle est utilisée pour faire élire un souverain et nommer un chef : c'est l'une des faces de la nocivité du régime électif.

 

Ce régime est celui où la question ouvrière ne peut guère être débattu honnêtement ni surtout réglée paisiblement entre autorités sociales, je dis autorités ouvrières et autorités patronales. Elle y devient rapidement un facteur de révolution.

 

Aussi a-t-on vu des hommes de droite d'un esprit large, d'une charité merveilleuse et même d'une prévoyante et vigilante sagesse, perdre, en vérité, tout sang-froid au seul énoncé d'un programme social et de réformes ouvrières. Ils se trompent. Ils font erreur. Nous ne les avons jamais suivis. Mais il y a quelque justesse au fond de leur argument favori : - On commence par Albert de Mun, et l'on finit par Marc Sangnier et par les abbés démocrates...

 

Ce développement démocratique malsain que Renan prévoyait pour toute la République en France guettait aussi, de manière inévitable, tout mouvement social de tendances républicaines dans les conditions du régime électif. Le programme de revendications justes y est facilement débordé par l'intérêt électoral, et celui-ci, de sa nature, pousse à des hausses folles : rien n'existe qui puisse marquer le point d'arrêt ni jouer le rôle de frein, il s'ensuit que les braves gens y sont destinés, soit à la défaite, soit à la duperie, soit à la corruption et même, fréquemment, à ce triple malheur.

 

Encore une fois, rien n'est plus touchant ni plus plausible que les doléances faites sur ce chapitre au nom des petits et des humbles par des esprits très jeunes et des coeurs innocents. Là comme ailleurs, il ne faut pas trop les contrarier. Il faut leur dire : essayez  ! après les avoirs avertis. Ou l'essai les dégoûtera, ou il les gâtera pour toujours, ou le bon naturel l'emportera; ils reviendront un peu battus de l'oiseau, mais éclairés, instruits, enrichis par l'expérience, et leur premier mot sera pour nous dire : - Décidément, c'est vous qui avez raison, politique d'abord. Il faut changer le cadre politique. Rien d'important n'est possible sans ce nettoyage et ce déblaiement. Autant vaudrait couvrir d'hospices ou d'écoles maternelles un sol où tomberaient à la cadence de 50 ou 60 par heure des obus de 420.

 

Commençons par échapper à la mitraille républicaine. Le régime royal rendra possible bien des choses charitables, généreuses et justes. Un régime anormal les corrompra et les rendra corruptrices à leur tour.

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Organiser signifie différencier. Différencier est le contraire d'égaliser. Une nation se compose de gens qui sont nés ici et non là. Elle implique naissance, hérédité, histoire, passé. Elle constitue une première objection au rêve babelique de l'anarchie.

 

On peut vivre et même mourir dans ce rêve d'éternels conflits. On y fait peu de bonne besogne. Mais le conflit se résoudra quand l'esprit social reniera l'esprit anarchique de la démocratie, quand la politique sera mise à la porte du monde du travail et que les grandes fédérations ouvrières s'apercevront que leur avenir ne consiste pas à faire la carrière d'une bande de politiciens, mais à obtenir le bien-être matériel et moral, la puissance économique et sociale de leurs adhérents.

 

J'entends dire que pour organiser, il faut détruire. Oui, dans l'ordre des actes.

 

Mais pour entraîner les esprits, pour les induire à réaliser cet acte, l'ordre est inverse : il faut organiser avant de détruire, si l'on veut réussir à détruire. Tel est le sens de la parole attribuée généralement et, je crois, à tort, à Danton : «  L'on ne détruit que ce que l'on remplace.  » Le mot est digne de ce fonctionnaire de l'ancien régime qui fut presque le seul esprit politique de la Convention.

 

Pour changer ce qui existe, il faut avoir en tête autre chose que le rêve d'un gouvernement provisoire et d'un appel au peuple. Les conceptions inconsistantes et mal définies ne poussent jamais à l'action. Tout au moins en imagination l'homme veut du solide.

 

La pire organisation est une chose humainement supérieure à l'absence d'organisation. La pire tyrannie asiatique a plus avancé les affaires du monde que l'état délabré des sociétés sans forme ni lois qui, nées de la sauvagerie, n'ont pu que se perpétuer telles quelles jusqu'à nous.

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Est-ce que le métier de rois nous a réussi  ?; Est-ce que notre dix millionième de souveraineté a valu de fameux progrès à notre pays  ?;

 

Refrain : différenciation signifie organisation et ordre qui veulent dire civilisation et progrès.

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C'est en vain que les générations se succèdent, le sang de Louis XVI n'a pas cessé de ruisseler en vrai flux de désastres et de malheurs. Depuis cette date fatale du 21 janvier 1793, pas un de nos échecs nationaux qui n'ait scellé quelque ruine, sinon définitive, tout au moins fort durable, puisque le dommage en a subsisté jusqu'à nous.

 

Et pas un succès, pas une gloire, pas une conquête, pas un bonheur national qui n'ait eu des lendemains douloureux.

 

La suite de nos rois représente la plus admirable continuité d'un accroissement historique et l'assassinat de l'un d'eux donne le signal des mouvements inverses, qui, malgré la multitude des compensations provisoires, prennent dans leur ensemble la forme d'une régression.

 

Pour le progrès social comme pour les moeurs, pour l'ordre politique comme pour l'étendue territoriale où le nombre des habitants par rapport à celui des autres États de l'Europe, la France est tombée au-dessous de ce qu'elle était en 1793. Premier fait  !

 

Second fait : avec des ressources admirables et d'incomparables moyens, la France tend à persévérer dans la chute, en raison même des principes qui la déterminèrent, il y a cent quarante-deux ans, à son régicide.

 

Il est donc vrai (comme le disait non un homme de parti, mais quelqu'un qui eut le génie de l'Histoire de France, et qui se serait surpassé s'il s'était résigné à l'écrire), il reste vrai, comme le disait Ernest Renan, qu'en coupant la tête à son roi, la France a commis un suicide.

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