Le suffrage populaire

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Toutes les fois que nous montrons quel mal politique, économique, intellectuel, et moral a fait, fait et fera le régime électif à la France, il ne manque pas de nigauds pour répondre  :

 

- Alors, vous ne voulez plus d'électeurs ni d'élu  ?; Alors, vous ne voulez pas que la nation puisse se faire entendre  ?; Vous voulez que ses affaires soient toutes faites d'en haut sans qu'elle ait le droit de dire son mot sur ses affaires  ?;

 

De plus nigauds ajoutent :

 

- Nous vous voyons venir, c'est au suffrage universel que vous en avez.

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Nous en avons si peu au suffrage universel que nous voudrions l'étendre. Nous voudrions que les enfants à la mamelle, qui ne peuvent pas voter, fussent représentés par le suffrage de leurs parents. Nous voudrions voir voter les femmes, du moins celles dont l'existence n'est pas engagée dans les liens du mariage, celles dont l'intérêt n'est pas confondu dans les complexes intérêts du foyer. Le suffrage universel ne nous « effraye » nullement. Nous sommes effrayés des choses auxquelles on l'applique.

 

Et, par exemple, relativement à ces choses-là, par rapport au Gouvernement et à la Souveraineté, le suffrage censitaire est aussi absurde, aussi incompétent que le suffrage universel.

 

On l'a bien vu chez nous de 1814 à 1848.

 

Allons plus loin, prenons un exemple plus net.

 

Dans l'ancienne Allemagne, qui était nommée une République de Princes, le choix du souverain appartenait à quelques centaines d'électeurs : ce choix du supérieur par une poignée d'inférieurs n'a pas fait moins de torts à l'Allemagne ancienne que n'en fait à la France moderne le même choix quand il est opéré par des millions d'électeurs. Le mal ne vient pas du nombre des votants, mais de l'objet sur lequel ils votent. Si on leur donne à décider des tendances du Gouvernement, si on leur donne à choisir le Chef, il y a dix mille contre un à parier qu'ils éliront l'homme dont le nez leur plaira et qui n'aura pas plus de cerveau qu'une calebasse; il y a dix mille contre un à parier qu'ils exigeront du gouvernement la politique du moindre effort et du moindre labeur sans se soucier du présent éloigné, ni du prochain avenir. Les princes électeurs de l'Allemagne agissaient là-dessus exactement comme les citoyens souverains de la République française. La dernière étude à laquelle s'appliqueront les uns et les autres sera certainement l'intérêt public.

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Bien des choses seraient changées si l'objet de l'élection lui-même changeait. Imaginez qu'il ne s'agisse plus de créer, de sacrer un des six cents rois de la République. Imaginez que tout cesse enfin de dépendre de cette confirmation de l'élu ancien ou de l'élection du nouveau...

 

Quel changement à vue  !

 

L'ancienne France votait beaucoup. Cela est oublié. Cela reste vrai tout de même. On y votait sur quantités d'objets pour lesquels le Français moderne reçoit avec respect les choix et les volontés des Bureaux. Dans telle commune du Valois ou de la Provence que je pourrais citer, les chefs de famille se réunissaient le dimanche devant l'église pour élire tantôt des magistrats chargés de la collecte des impôts, tantôt des maîtres chargés d'enseigner grammaire et calcul aux enfants.

 

Ce fut même la découverte de ce fait trop peu connu qui amena à nos idées notre ami regretté Pierre Dufrenne, l'ancien directeur de la REVUE DE L'ECOLE .

 

Quand on essaye de s'appliquer à construire un ordre viable, l'élection y retrouve son rôle normal. Le Gouvernement étant constitué sur une autre base, le Chef étant choisi et désigné de la façon la plus impartiale et la plus impersonnelle du monde par les voix concordantes de mille ans d'histoire de France, il reste à faire connaître à ce Chef, à ce Gouvernement les aspirations et les besoins permanents ou momentanés du pays. Il reste à organiser autour de lui une représentation exacte des intérêts : intérêts domestiques, intérêts communaux, intérêts professionnels, intérêts régionaux. Il reste encore et enfin (c'est le grand point) à organiser le contrôle non du Gouvernement, ce qui créerait une absurde dualité, mais de l'administration et de la bureaucratie.

 

Un grand État centralisé qui se meut et doit se mouvoir par lois générales, dont quelques-unes, comme les lois militaires ou sociales, pénètrent toutes les catégories, tous les compartiments des métiers et du pays, un tel État doit comporter des soupapes de sûreté permettant aux personnes civiques des recours certains contre l'erreur, la confusion, l'injustice.

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Entre bien des vertus ou des vices, le suffrage universel politique possède une propriété fondamentale, inhérente à son être même : un conservatisme certain.

 

Les théoriciens plébiscitaires n'ont pas tort de comparer le suffrage universel à la «  masse  » des physiciens. Il est à peu près aussi immobile qu'elle. Leur tort est de mal appliquer cette vérité et de considérer ce suffrage inerte, soit comme le moyen de créer le souverain, soit comme un ressort d'opposition et de révolution. Leur erreur sur le premier point est évidente. Sur le second, il suffit de songer qu'il faut un prestige bien fort, une popularité bien puissante pour émouvoir, pour ébranler ce pesant amas de volontés qui ne concordent que dans le voeu d'un profond repos. L'appel au peuple peut être un utile et puissant levier de subversion dans les périodes de trouble, quand le gouvernement hésite et incline de lui-même à la mort. Il ne vaut pas grand'chose dans les autres cas. Il ne vaut rien contre un parti bien constitué, fort, uni, qui est résolu à exploiter la nation jusqu'à l'os, comme le vieux parti républicain dans la France contemporaine.

 

Hors des heures critiques, tant qu'il paraît subsister un ordre matériel quelconque, le suffrage universel conserve tout ce qui existe. Il est conservateur de ce qui dispose de la puissance, de ce qui paraît bénéficier du succès; il est radical, si le gouvernement tend au radicalisme; il est socialiste, si le socialisme paraît dominer le gouvernement. Bref, il est apte à conserver, aussi bien, le mal et le pire.

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Si l'on change ce gouvernement en un gouvernement de bien public et de progrès public, on verra le suffrage universel s'élancer dans la même voie. Une Monarchie restaurée aiguillera le suffrage dans un sens de plus en plus restaurateur, organisateur, progressif.

 

Oui, ce suffrage apportera à la Monarchie ses énergies, les plus précieuses : l'indifférence politique d'une vaste minorité de Français et leur assentiment implicite à ce qui se fera, puis l'instinct gouvernemental, le goût autoritaire de la majorité, instinct qui parlera et se prononcera en faveur de ce qui aura été fait, de ce qui ira se faisant, du Chef qui manifestera des intentions précises, un programme net, une direction définie.

 

L'autorité ne serait pas une nécessité politique éternelle si, parallèlement à cet instinct directeur qui constitue le fond de l'âme des chefs, l'âme des sujets et des citoyens ne renfermait pas un instinct d'obéissance, l'esprit de suite, disait Richelieu, qui est l'expression vivace du plus grand intérêt des foules : être gouvernées et bien gouvernées, dans un bon sens, avec fermeté.

 

La volupté de l'électeur est de suivre, et son choix spontané en faveur des directions gouvernementales est un aveu muet de ce que sa raison et son coeur lui disent sans cesse : Tu n'es pas le souverain  ! Tu n'es pas le souverain  ! Hâte-toi de te démettre, c'est certainement ce que tu as à faire de mieux.

 

Un suffrage qui avoue cela, dont tous les mouvements avouent ainsi cela, ne saurait être l'ennemi d'un Pouvoir fort. Il en est au contraire, l'ami dévoué, fidèle, constant, et ne se sépare de lui qu'aux dernières extrémités mais lui revient avec une facilité touchante, dès la moindre apparence d'énergie et de volonté.

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