L'élection

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La population de la France se compose d'un peu moins de quarante millions d'âmes sur lesquelles environ douze millions d'électeurs. Sept à huit millions ont l'habitude de voter. Les quatre à cinq autres millions préfèrent s'abstenir. Que sont ces derniers  ?; Des opposants, dit-on. Mais s'ils l'étaient, ils voteraient pour l'opposition.

 

Alors, qui ne dit mot consent. - A quoi consentent-ils  ?;

 

S'ils consentaient, s'ils adhéraient au mouvement, à l'impulsion, à l'orientation du régime, si la République républicante répondait à leurs voeux, à leurs intérêts et à leurs passions, ils y ajouteraient le concours du bulletin de vote. La masse abstentionniste consent donc à tout autre chose et ce qu'elle approuve tacitement ne peut être que le degré ou le vestige d'ordre conservé par un gouvernement quel qu'il soit.

 

Son silence est favorable à l'ordre gouvernemental, non à la nature du gouvernement.

 

Les rues sont balayées, en somme, chaque jour, les chaussées rempierrées, les limites des champs à peu près respectées. Il reste une police, un semblant de justice; l'armée allemande n'a pas enlevé Nancy, l'ordre de mobilisation n'est pas envoyé, on ne retire pas les livrets de la caisse d'épargne. Tant que cet ordre matériel subsiste, la masse abstentionniste ne s'alarme point.

 

Dans une autre portion de cette masse, la politique procure à qui s'en occupe des tracasseries et des ennuis. Le Français déteste ce genre d'incommodités. Manque de courage civique  ?; Non pas précisément. Mais l'épreuve de ce courage dans le jeu de la politique des partis oblige au sacrifice de quelques-unes de nos qualités et de nos vertus nationales : le sérieux de l'esprit, le goût de la société, la cordialité des relations de famille ou de corps, l'amour du travail, l'économie et, pour parler comme Musset : Et l'éternel bon sens lequel est né français  !

 

Car il est insensé d'avoir à se prendre aux cheveux pour des choses et des gens que l'on a conscience d'ignorer tout à fait.

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Soit, de nouvelles élections sont faites.

 

Je songe à beaucoup de ceux qui ont marché, marché avec le plus de courage, avec le plus d'entrain, dans la voie de l'action électorale ardente conseillée par quelques entraîneurs jeunes et vieux.

 

Ces hommes, hier si dévoués, bons sergents de la lutte électorale légale, supputent l'effort fait, le travail prodigué, l'argent dépensé et le résultat, vraiment misérable, obtenu : sur le plus grand nombre de points, quelques centaines et, au plus quelques milliers de voix arrachées momentanément à l'adversaire. Un nombre de sièges insignifiant. Nulle promesse, nul espoir, si pauvre soit-il, d'obtenir le dur redressement, le puissant sursaut politique, moral et administratif, que tous les esprits éclairés jugent indispensable au pays et que le pays accepterait s'il lui était apporté tout cuit. Où une large infusion d'esprit nouveau serait, je ne dis pas nécessaire mais tout à fait urgente, il se trouve que l'on a pu jeter de-ci, de-là quelques gouttes d'eau sucrée dans la rivière de vitriol. Sérieusement, qu'est-ce que c'est que cela  ?; Qu'est-ce que cela vaut ?;

 

Qu'est-ce que cela peut  ?; Je parle, bien entendu, dans l'ordre du nombre, sur le plan de la forme numérique où l'on est placé à la Chambre.

 

Mais, du point de vue de la qualité, cela est plus désespérant, encore... Car, là, pour avoir le nombre (hélas  ! un bien petit nombre), on a été induit, partout, à sacrifier le programme, c'est-à-dire la vigueur de ce mouvement et de cette résistance qu'exigerait strictement la situation. Il faudrait un élan réformateur anti-étatiste : pour ne point compromettre leur parti ou pour assurer leurs élections, les meilleurs candidats demandent, à égalité, l'industrialisation des monopoles (ce qui n'a point de sens entre les mains de l'État) ou leur retour à l'industrie privée (ce qui est le parti sensé). Il faudrait, d'autre part, un coup de frein sérieux et sévère donné à toutes les anarchies, mais la volonté (obligatoire ici) de grouper plus de monde et de paraître « moins réactionnaire  » détermine dans toute la série des « bons » candidats un état d'inhibition et de timidité d'autant plus pitoyable que le parti des partageux et des spoliateurs ne se montre, lui, ni timide ni entravé !

 

Quiconque fait le siège d'une circonscription, muni d'un programme patriotique et civique, demande des efforts et des sacrifices et ne promet ni immunités ni pilleries : il s'aperçoit vite que plus ses idées ont de précision et de clarté, plus elles rencontrent ou suscitent d'oppositions. Je ne dis pas des objections filles de la raison. Je dis des oppositions filles du nombre. Ou bien le candidat maintient ce qu'il juge nécessaire et raisonnable, et le Nombre le quitte. Ou il rogne, réduit, estompe, sacrifie sur le chapitre de la Raison et de la Nécessité, et le Nombre peut le suivre, le Nombre peut l'élire, mais alors, à quoi bon ?;

 

A cela, l'on répond quelquefois qu'un siège qui serait occupé par un méchant homme, le sera, cette fois, par un homme de bien. Mais un homme de bien en délicatesse secrète avec ce qu'il juge bon, raisonnable, utile, nécessaire, garde-t-il un droit à son titre  ?; Et voit-on de grands avantages à ce que soient faites de mauvaises lois, prises de mauvaises mesures, par des hommes qui eurent un passé bienfaisant ou qui gardent une réputation honorable  ?;Il semble bien que leur autorité morale ne sert qu'à accréditer le mal et à introduire le pire. Mieux vaut, mille fois, que le mal et le pire soient faits par de méchants repérés, connus et cotés comme tels !

 

Aux bons temps de la République, Rome punissait de peines sévères la brigue, c'est-à-dire la candidature. On ne s'établissait pas candidat. On était constitué candidat par le voeu public. Ainsi le voudrait la raison.

 

La députation ne devait pas être un métier comportant des profits, mais une charge imposant de lourds sacrifices. C'est à l'industriel capable, au commerçant heureux, à l'agriculteur d'expérience, au juriste consommé que la Voix publique devait aller dire :

 

- Sortez de votre cabinet et de vos affaires; ce sont nos communes affaires qu'il vous faut prendre en main et faire connaître à l'État. Votre élection ne doit pas être votre oeuvre, mais la nôtre. C'est à vous de vous laisser faire, c'est à nous de vous porter et de vous faire triompher... L'élu de l'opinion n'est loyalement élu qu'à ce prix.

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Dans la mesure où elle est affranchie de l'État et s'exerce avec quelque liberté, l'élection est, par elle-même, fort peu de chose.

 

L'élection est à l'opinion ce que l'ombre est au corps, ce que le reflet est à l'image. L'esprit électoral est précisément un esprit qui néglige l'action directe et la propagande de l'idée pour courir l'unique mirage du vote. Or, les résultats d'un

 

mouvement d'idées, les effets d'une action directe restent, durent, se développent quand bien même l'objectif accessoire, l'électoral, est manqué.

 

Au contraire, tout est défait, tout est perdu au soir d'une défaite électorale, quand le labeur de plusieurs saisons a tendu uniquement à gagner des sièges.

 

L'action directe, l'action sans intermédiaire permet fort bien, le cas échéant, l'action pour l'élection de ces intermédiaires appelés sénateurs ou députés; l'action électorale pure ne suffit pas à son effort dès que le but électant n'est pas atteint.

 

Sur presque tous les points, le cadre électoral est composé et conçu de telle sorte que le résultat comporte une part de mensonge : que dire, par exemple, des coupes transversales et verticales opérées dans l'enceinte des grandes villes !

 

L'élu représente un bout de quartier du centre et un bout de banlieue, à l'exclusion de toute unité locale organique et vivante.

 

Le principe de vie réelle est tellement suspect que des étrangers sont comptés dans le nombre d'habitants nécessaires à la formation de chaque collège électoral : eux qui ne sont rien dans la vie civique, eux, ce corps étranger (c'est le cas de le dire), influent néanmoins par leur masse sur le plus ou moins d'importance accordée à chaque circonscription  ! On n'a jamais accumulé un tel nombre de non-sens.

 

Plus nous avons sujet de nous enorgueillir du retour de la raison dans les hautes sphères de l'esprit public français, moins nous avons de goût à consentir aucune concession à l'absurde.

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Il n'y a pas un exemple, dans l'histoire, d'une initiative heureuse (j'entends positive et créatrice, non destructive ni purement défensive) qui ait été prise par des majorités.

 

Le procédé normal de tous les progrès est bien le contraire : la volonté, la décision, l'entreprise sortent du petit nombre; l'assentiment, l'acceptation, de la majorité.

 

C'est aux minorités qu'appartiennent la vertu, l'audace et la puissance, comme la conception. Et l'on donne le pouvoir aux majorités !

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Pour dire non à certains excès révolutionnaires, il est (ou il paraît être) suffisant d'avoir, au bon endroit, au bon moment, la majorité.

 

La fonction normale des majorités a été souvent celle-là : le refus de marcher ou de laisser marcher opposé à une minorité enthousiaste, disciplinée, révolutionnaires qui, d'ailleurs, tôt ou tard, de droit ou de biais, finit presque toujours par avoir raison d'un obstacle immobile, massif, quantitatif. Un jour ou l'autre a lieu cette victoire du mens, de l'esprit, même d'un esprit peu recommandable sur la moles, matière inerte, fût-elle composée d'éléments distingués.

 

Pour nous mettre complètement en règle avec l'expérience, il faut avouer que cette dernière loi porte exception, car il arrive aussi que tel barrage, solidement maçonné, tienne longtemps et pour ainsi dire toujours. Mais répétons-le et comprenons-le bien : pour remplir ce rôle optime du barrage en démocratie parlementaire, il est indispensable d'être la majorité.

 

Qu'une minorité de 200 députés, si unie soit-elle, si consistante soit-elle, si durable soit-elle, s'obstine à voter contre jusqu'à la fin des temps, elle n'empêche pas une seule loi funeste de passer. Toutes ces boules bleues sont vaines.

 

A supposer que l'on ne parvienne pas à les diviser et à les annuler par toutes sortes de manoeuvres de la majorité, il n'y a rien de plus stérile que l'état de 200 députés s'opiniâtrant à dire non là ou 300 autres qui, hurlant : «  oui, oui, oui  », inscrivent leur volonté dans la loi et dans les faits.

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Un gouvernement élu ne représente point la majorité. Car, plus exactement, il dispose des forces de la majorité moins celles de la minorité qu'il doit balancer.

 

Il ne peut donc utiliser le plein du matériel ni du personnel d'un pays.

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Y a-t-il eu jamais une République, c'est-à-dire un gouvernement électif et collectif que l'on pût distinguer du seul parti qui l'ait fait naître et qui l'ait fait vivre  ?;

 

Pour le moment et par hypothèse, acceptons une distinction bien en l'air... La République est d'un côté, le parti de l'Étranger de l'autre. Je demande s'il y a dans la collection des mécanismes constitutionnels une machine plus apte que la République à réaliser la domination de ce demi-parti  ?;

 

La République démocratique a deux formes : le parlement et le plébiscite.

 

Sous la forme parlementaire, il est trop évident que la division du pouvoir, la succession rapide des cabinets émiette aussi les responsabilités, diminue l'autorité, permet toutes les influences, toutes les intrusions.

 

Sous la forme plébiscitaire, il est non moins clair que l'autorité du chef sur lequel des suffrages nombreux se seront concentrés, est pourtant viciée par sa qualité de créature de l'opinion. Il suffit à l'Étranger et à la Finance d'agir sur l'opinion créatrice pour lui susciter des embarras inextricables ou pour l'entraîner à toutes les folies.

 

Louis-Philippe, élu d'un suffrage restreint, mais d'un suffrage, s'est usé dix-huit ans à lutter contre l'opinion libérale qui le débordait. En se refusant à une politique étrangère qui eût consommé quinze ans plus tôt le suicide de la France, il a souscrit héroïquement à sa propre ruine.

 

En se mettant aux ordres de l'opinion du siècle, le prince élu Bonaparte nous mena, par Villafranca, Sadowa et Sedan, au terme de la dépression de 1870, la plus profonde qu'ait subie notre pays depuis quatre siècles.

 

Quelques années avaient suffi à la France du XVe siècle pour se relever des infamies du traité de Troyes, comme au XVIIIe des maux, beaucoup plus relatifs, du traité de Paris. Quarante-quatre ans après que nous eûmes signé le traité de Francfort, nous attendions encore le relèvement et il a fallu que l'Allemagne, au comble de sa puissance, nous en fournît elle-même l'occasion : occasion saisie par la guerre, mais perdue à la paix.

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Un politicien peut préférer une fois, deux fois, dix fois le bien public à sa réélection : il ne peut faire de cette préférence-suicide sa règle de conduite habituelle.

 

N'est-il pas souverainement imprudent de confier le sort du pays à un régime où une alternative de cette qualité doit se poser à chaque instant  ?;

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Peut-être y aurait-il un texte législatif à mettre aux voix, celui qui porterait en signes clairs et nets que le Politicien n'est pas du tout au-dessus des lois et que l'immunité parlementaire n'est pas l'immunité morale (et immorale) qui est en vigueur aujourd'hui.

 

Encore ce texte irait-il rejoindre les autres dans la corbeille à papier des procureurs généraux.

 

Le politicien d'Amérique pose en principe : aux vainqueurs les dépouilles.

 

Le politicien du vieux monde admet sans le dire que tout est permis au parti vainqueur : les lois et les gendarmes ne sont faits que pour le fretin des vaincus et des simples administrés.

 

Les politiciens n'auront jamais trop de confiance insolente dans leur instinct invincible et profond que tout le mal qu'ils pourront faire ne sera jamais châtié. Ils se sentent en sûreté. Bien. Tous les avertit de leur irresponsabilité matérielle absolue.

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Leurs actes et les effets de leurs actes ne sont jamais reliés à leur personne et à leur nom : guerre, cherté, mauvais traités, tout est reçu comme une espèce de fléau naturel comparable à la grêle et à la sécheresse : « On a fait cela, on va faire cela...  »

 

Le pronom indéfini cache tout. Encore sa signification étymologique est-elle complètement étouffée. On signifie hom, c'est-à-dire homme. Régulièrement, il faudrait penser qu'un homme ou des hommes on fait ou vont faire cela... Mais point du tout  ! La catastrophe politique est soigneusement dépouillée de tout ce qui supposerait une intervention humaine quelconque.

 

On a fini par signifier chose, et chose inconnue.

 

Tout vient de chose et vient de machin. Ce qui reste d'esprit public s'y est d'abord perdu et comme noyé. Ensuite personne n'y a plus pensé. On n'y pense jamais, on est même exercé et dressé très méthodiquement à n'y penser point.

 

Il n'y a rien de plus redoutable pour les ressorts intimes de la vie sociale ou même de la vie privée.

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Il n'y a point de vexations soit légales, soit illégales, que l'Administration française ne se trouve permises contre le contribuable et l'administré. Il n'est point d'insolences que n'osent les bureaux contre le citoyen. Un César anonyme et impersonnel, tout-puissant, mais irresponsable et inconscient s'applique à molester le Français depuis le berceau. Soit qu'il vive tout seul, soit qu'il veuille s'associer, le citoyen français est assuré de rencontrer à tous les pas de son chemin le César-État, le César-bureau, qui lui impose ou lui propose soit ses directions avec ses prohibitions, soit ses marchandises avec ses subventions.

 

Celles des affaires publiques que le citoyen connaît le mieux sont soumises à la surveillance ou au bon plaisir de l'État. Sans l'État, un père de famille, un conseil municipal, un bureau de société, un simple comité de fêtes ne peuvent décider presque rien en ce qui les touche de plus près et qui les intéresse immédiatement. Associations volontaires, comme les sociétés morales et politiques, ou associations naturelles, comme la famille, la commune et la province, tous les rassemblements de citoyens sont tantôt frappés d'inertie par les lois de l'État, tantôt même interdits par le caprice des chefs temporaires de l'État.

 

Non seulement l'État ennuie et tracasse le citoyen français, mais il lui inflige des « commodités dangereuses  ». Il le sert en des cas où celui-ci devrait se servir lui-même. Il le déshabitue de la réflexion et de l'action personnelle. Ainsi l'État endort et atrophie chez le citoyen la fonction civique. Le citoyen devient ignorant, paresseux et lâche. Il perd le sens et l'esprit public. Traité en mineur, il devient digne de retomber en tutelle. Les intérêts prochains de sa communauté ne le touchent ni ne l'occupent. Des curateurs gérant l'avoir communautaire, il les laisse faire; il s'isole de ses concitoyens. Il retourne à la condition individualiste du sauvage et du primitif.

 

Par une suite naturelle de ce régime, des villes de dix mille âmes ne renferment souvent pas un seul de leurs concitoyens qui soit digne d'elles. Pourquoi faire des citoyens, en des lieux où l'État centralisé prend à forfait toutes les besognes civiques  ?; Mais, ces besognes, il est vrai que l'État les fait mal, étant mal outillé pour les faire. Nos différentes communautés glissent ainsi à une décadence profonde, où l'État lui-même les suit.

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