quelques textes de Charles Maurras

Vendredi 3 juillet 2009


par Charles MAURRAS

Choix de pensées publié dans L’Action Française le 7 janvier 1937 à l’occasion du Jubilé littéraire de Charles Maurras.


La pudeur est une parure, la nudité en est une autre. Une ligne élégante se suffit, comme une taille belle et svelte, élancée d'un jet pur.

L'art vrai ne peut aller sans quelques-unes des qualités du caractère et de la volonté.

La subordination n'est pas la servitude, pas plus que l'autorité n'est la tyrannie.

L'autorité viendra d'où elle vient toujours, d'où ne peuvent venir ses contrefaçons révolutionnaires : elle sortira des profondeurs du droit historique, elle jaillira de la nature de notre terre et de notre nation.

L'avenir appartient à qui recueille et sème l'éternelle fleur du passé.

Il est beau de sentir qu'une belle colonne dorique, c'est le beau parfait. Il est meilleur de le sentir et de savoir la raison de son sentiment.

Il faut tirer de soi et du bon exercice de sa fonction ses paradis intérieurs.

Choisir n'est pas exclure ni préférer : sacrifier.

Toutes les fois que les disciples de Rousseau et de Kant mettent la main sur leur cœur pour parler de leur conscience et de sa liberté, on peut être assuré que le terrorisme va dresser l'échafaud ou lancer la bombe quelque part.

On peut admirer, comme on aime, sans estimer. Les sentiments lucides ne sont pas les moins chauds ni les moins décisifs, et ils ont l'avantage de ne pas s'égarer.

Désespérer est permis à qui doit mourir. Mais les nations par rapport aux hommes sont immortelles; brisées et partagées, elles peuvent tenir indéfiniment.

L'égalité ne peut régner qu'en nivelant les libertés, inégales de leur nature.

Huit reflets à un chapeau ne font pas un homme d'élite.

La sagesse politique consiste à savoir qu'il y a des imprévus dans la marche du monde : elle échelonne les moyens d'y faire face et d'y pourvoir.

Les imbéciles ont des grâces d'état pour devenir très rapidement des coquins.

Le relâchement de la pensée est toujours une faiblesse au gouvernement. Mais l'opposition, c'est un véritable crime. Il n'y a que la vérité pour armer et soulever un peuple.

La force c'est l'indispensable, mais si on veut la retenir, la fixer, la capter, il faut l'idée.

Notre France est une œuvre d'art.

Misérable quand elle est divisée, la France renaît à la gloire quand ses divisions disparaissent. Son instinct le lui dit, sa mémoire le lui rappelle, sa raison le lui explique.

Il y a des moments de l'Histoire qui sont si étroits et si difficiles que les héros eux-mêmes n'y peuvent rien sauver qu'un principe, une tradition, une idée.

Comme toutes les plus belles inventions de l'homme sont nées de sa tristesse et de son mécontentement, les beaux éclats de l'histoire des peuples ont été presque tous préparés, mûris et comme enfantés dans la douleur.

Un véritable homme d'État n'agit point en vue de l'unique succès immédiat. Il sait qu'il peut mourir avant que toutes les semences aient donné leurs fruits apparents.

Le scepticisme qui est une bonne défense immobile contre les idées fausses, n'a jamais été un mayen de faire avancer une idée juste.

Le patriotisme, quand la raison l'éclaire, n'est que le synonyme de la pitié la plus profonde, des plus hautes tendresses et enfin de l'humanité.

La pensée étant ce qu'il y a de plus honorable dans l'homme, je ne vois pas pourquoi l'on n'y mettrait point quelques risques de souffrance et même de mort.

Une pensée sereine, qui est saisie de quelque vérité utile et sublime, est assurée du calme à la condition de lui être fidèle.

La tradition n'est pas l'inertie, son contraire : l'hérédité n'est pas le népotisme, sa contrefaçon.

La vérité est intraitable. Ce sont les personnes humaines qui ont le devoir de composer et de concilier. Au-dessus d'elles, la vérité se garde pure. Elle ne varie pas au fond de son ciel. Ce qui est, ce qui n'est pas n'est pas, nous n'y pouvons rien.

La sincérité n'est pas la vérité. L'intention la plus droite et la plus ferme volonté ne peuvent pas faire que ce qui est ne soit pas.

La vraie tradition est CRITIQUE; faute de ces distinctions, le passé ne sert plus de rien, ses réussites cessant d'être des exemples, ses revers d’être des leçons.

Un objectif : le bien public. Un moyen de l'atteindre : la vérité. Les chemins de traverse, surtout les circuits de traverse, sont de faibles secours. On s'y perd. Mais la vérité sauve.

Charles MAURRAS

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Vendredi 18 avril 2008

Jean-Jacques
« faux prophète »

 

Henri Guillemin1 a repris dans la Gazette de Lausanne2 sa violente offensive en faveur de Rousseau. Il m'a mis en cause deux fois. La première m'a laissé silencieux, pensant qu'il valait mieux, en ce moment, que deux Français ne donnent pas le spectacle de leur dispute par-dessus la frontière, devant un public en partie étranger. M. Henri Guillemin revient à la charge. Allons-y. #

M. Guillemin veut que la raison profonde de mon « aversion pour Rousseau » tienne à ce qu'il « apportait Dieu »3. Ces mots sont la couronne de son article, c'en est le plus bel ornement. Ce n'est qu'un ornement. Car ou bien Dante et Bossuet n'apportaient pas Dieu, ou bien j'ai Dante et Bossuet en aversion. Les deux invraisemblances devraient faire réfléchir M. Henri Guillemin. #

Je hais dans Rousseau le mal qu'il a fait à la France et au genre humain, le désordre qu'il a apporté en tout et, spécialement, dans l'esprit, le goût, les idées, les mœurs et la politique de mon pays. Il est facile de concevoir qu'il ait dû apporter le même désordre sur le plan religieux. #

Mais, dit-on, les matérialistes de l'Encyclopédie l'ont détesté et persécuté parce qu'il avait des « principes religieux ». Soit. Il en avait par rapport à eux. Mais l'immense majorité de la France catholique du XVIIIe siècle voyait dans sa doctrine ce que les théologiens appellent le Déisme : une immense diminution de leur foi, et, de ce point de vue, ce qu'il avait de plus ou de mieux que d'Holbach et que Hume se chiffre par un moins et un pis par rapport à cette foi générale d'un grand peuple ou l'incrédulité n'était qu'à la surface d'un petit monde très limité. #

On ajoute que Rousseau ralluma le sentiment religieux. Ici ? Ou là ? Cela a été possible ici, mais non là ; car là, il l'affadit, l'amollit, le relâcha, le décomposa. M. Henri Guillemin reproche aux ennemis de Rousseau leurs contradictions, il néglige celles de son client. Quand la contradiction est dans les choses et dans les hommes, il faut bien que ce que l'on en dit la reflète. #

Ce n'est la faute de personne si la liberté est le contraire de l'oppression, et si néanmoins l'individualiste liberté des Droits de l'Homme mena tout droit à la Terreur : le jacobin ne fut qu'un libéral, heurté et irrité par la résistance de la nature des hommes, lesquels, dès lors, ne lui semblèrent que des monstres à guillotiner. #

Ce n'est pas la faute du bien s'il est le contraire du mal, et si pourtant un homme qui est ivre ou fou d'optimisme et de philanthropie devient, au premier heurt de la nature ou de la société — du Réel, un misanthrope atrabilaire. #

Ce n'est la faute de personne si, la Tradition étant le contraire de la Révolution, Rousseau s'est montré tour à tour traditionnel et révolutionnaire, car tantôt il suivait le faux brillant de ses imaginations, et tantôt un autre caprice de sa fantaisie lui faisait parler le langage de tout le monde : mais ce ne sont pas ses propos de sens commun qui ont agi sur son siècle, c'est le Contrat social, c'est le Discours sur l'inégalité des conditions, c'est toute la partie de son œuvre ou l'absurdité la plus dangereuse est codifiée. #

« Au commencement de ma carrière », d'après M. Guillemin (exactement, en effet, dans un article de 1899), j'ai comparé Rousseau et les roussiens aux prophètes juifs. J'ai eu tort. J'aurais dû dire: aux faux prophètes. Un quart de siècle plus tard, réimprimant le même morceau — page 6 de la préface de Romantisme et révolution4 parue en 1923 — j'ai écrit « faux prophètes ». Cette correction traduisait beaucoup mieux ma pensée. Ce que je voulais ainsi montrer dans Rousseau c'était le cas-type de l'insurgé contre toutes les hiérarchies, le cas essentiel de l'individualisme anarchique. Les vrais prophètes poursuivaient de leurs invectives le sacerdoce, la royauté et principalement tous les pouvoirs constitués, sociaux et moraux, mais ils le faisaient par une inspiration directe du Roi des rois et de la Puissance suprême. Au contraire, les faux prophètes (et le diable sait s'ils furent nombreux en Israël !) exprimaient contre les pouvoirs réguliers leurs passions, leurs fantaisies, leurs intérêts ou leurs pitoyables raisonnements, tout comme Rousseau, avec qui leur ressemblance est constante, quant à la frénésie, aux rêveries, aux révoltes, tout l'esprit révolutionnaire de l'Orient. Sans doute, ces contrefacteurs se prévalent-ils aussi de la divinité, mais les caractères qu'ils lui donnent sont d'une qualité sur laquelle il est difficile de se tromper : ce n'est pas Dieu. #

Je finirai par deux signes d'un étonnement profond. #

Premier point. Comment l'expérience du roussisme depuis 200 ans n'a-t-elle pas illuminé l'unanimité des Français ? Que Rousseau ait été tout ce qu'on voudra, il n'est pas niable qu'il est à l'origine de notre première Révolution, celle qui a emporté tous nos premiers remparts, bouleversé notre premier fond national. Qu'il n'en ait pas été le seul inspirateur, nul ne le conteste. Mais son apport fut le décisif : son tour sentimental, son accent de vertu fut capable d'accréditer beaucoup de choses suspectes et d'en inspirer d'autres plus pernicieuses et plus vicieuses encore. Son trouble génie multipliait le trouble hors de lui. C'est là ce qui fit sa plus grande puissance pour le mal. Napoléon n'aurait point fait tant de mal non plus, avec tout son génie et toute son énergie, sans le mélange de son esprit constructeur avec l'héritage révolutionnaire : aussi bien, disait-il lui-même, que, peut-être, eût-il mieux valu que Rousseau et lui n'eussent jamais existé. Encore un coup, ce jugement devrait faire réfléchir tous les Français. En vérité, au degré ou voilà le pays déchu, ce n'est pas le moment de ramener qui que ce soit à l'école de Rousseau ni de réhabiliter celui-ci5. #

Second point. Seconde stupeur. Comment des hommes de mœurs irréprochables et même sévères et pures — comment des maîtres de la jeunesse peuvent-ils honorer l'auteur d'un livre comme les Confessions ? Un personnage comme le héros des Confessions ? Et l'esprit de ce livre où l'humilité même sent l'orgueil ou sent la révolte ! Il m'a toujours donné un malaise affreux. Peu suspect de bégueulerie et au risque d'être traité de renchéri et de coquebin, je dois dire que l'épisode de Mme de Warens me lève le cœur ; ni le nom de « maman » qu'il donne à sa maîtresse, ni le trépas odoriférant de la dame initiatrice, ni le récit de tout cela, écrit, signé et publié, ne peut manquer de m'administrer, à chaque lecture, un égal sentiment de l'odieux, du ridicule et du dégoût. Ai-je assez blasphémé ! Et maintenant, voici ma tête, cher Monsieur Henri Guillemin. #

Dans le moment où M. Guillemin poussait sa pointe, une occasion m'était donnée, en Suisse même, de préciser ma pensée sur Jean-Jacques. #

Au cours d'une réception au Cercle des Arts de Genève qui avait suivi ma conférence sur Maurice Barrès, M. Albert Rheinwald, président du Cercle, rappela délicatement que Barrès lui envoyant, en 1917, la plaquette contenant le discours prononcé à la Chambre le 11 juillet 1912 contre l'octroi des crédits pour la célébration du deuxième centenaire de Jean-Jacques, avait ajouté : « En jugeant durement Jean-Jacques, je juge et condamne une partie de moi-même. » Et M. Rheinwald s'adressant à moi, poursuivait : « Selon vous, pour restaurer l'ordre français, il faudra s'inspirer de l'ordre grec… Hélas, je vois bien qu'alors ce genevois Rousseau n'aura plus droit au chapitre. Oserai-je dire que ce sera dommage ? Car enfin s'il faut éliminer Rousseau, c'est Chateaubriand et Lamartine et c'est Hugo qu'il faut éliminer aussi. Et c'est encore Delacroix… Pourquoi ne pas voir ce qu'il y a de sagesse dans le romantisme éternel ? » #

À cette double interrogation et en remerciant mon aimable interlocuteur d'avoir si bien senti et dit comment un grand poète, doublé d'un grand citoyen, avait été capable de condamner une « part de lui-même » sur les exigences de l'ordre français, je ne me sentis point gêné d'avoir à ajouter que, si un tournoi sur le Romantisme et la Grèce excédait les mesures de la soirée, je tenais à ne pas refuser celle rencontre sur Rousseau. « Là, soulignais-je, il faudrait d'abord bien savoir ce que l'on veut débattre de précis. On nous objecte quelquefois que Rousseau donna d'excellents conseils politiques et les plus traditionnels du monde aux Corses et aux Polonais. Mais ce ne sont pas ces conseils qui ont agi sur nos Constituants ni sur Robespierre… Ce n'est pas avec ces conseils-là que Rousseau pesa sur son siècle, ni qu'il troubla l'ordre français. Quant à reconnaître une part de soi-même dans ce que l'on condamne, c'est le sort commun : je pourrais, tout indigne, vous réciter par cœur des tirades de La Nouvelle Héloïse… Qu'est-ce que cela prouve ? Le talent littéraire de son auteur Bossuet a fait deux grands élèves au XVIIIe, Buffon et Rousseau. Les erreurs et les fautes de la pensée sont séparables de la beauté des cadences. Il importe en toute chose de distinguer pour ne pas confondre, sans quoi nous résorberions au chaos primitif, et l'excellence de cette liqueur russe [c'était un petit verre que mes hôtes m'avaient versé] nous ferait aimer les bolchevistes, à moins que leur méchanceté ne nous fasse haïr cet excellent kummel… Préservons nos pays de ces confusions, vraies mères des querelles et des révolutions ; gardons l'esprit libre et critique, notre goût, notre sens de l'amitié des hommes, et surtout honorons la grâce, en vérité, suprême et toute nationale, avec laquelle un Français de génie sut inventer les plus délicates formules pour exprimer un dissentiment, l'atténuer et, quand il le fallait, soit l'ennoblir, soit le faire oublier. »  

                                                                                                                                                                                                Charles Maurras  (15 avril 1942.) #   

 
 

1.               Henri Guillemin, 1903-1992, fut au sortir de l'École normale supérieure, où il se lia avec Jean-Paul Sartre, le secrétaire de Marc Sangnier. À ce titre Maurras et lui, après l'âpre et longue polémique entre l'Action française et le Sillon, n'étaient pas des inconnus quand en 1942 Guillemin fuit la France pour s'installer en Suisse. C'est de Neuchâtel que Guillemin écrit plusieurs articles auxquels Maurras répond par notre texte dans L'Action française du 16 avril 1942. Ce texte a ensuite été repris en 1944 dans le recueil Poésie et Vérité d'où nous le reprenons.

2.               Journal d'orientation libérale, il commence à peine durant la guerre à devenir l'institution que sa rubrique culturelle fera de lui jusque dans les années soixante.

3.               Soyons reconnaissants à Ch. Maurras, écrivait M. Guillemin, de n'avoir point dissimulé, quant à lui, dans les premiers temps de sa carrière, la source la plus profonde de l'exécration qu'il porte à Rousseau. Jean-Jacques possédé d'une « rage mystique », « aventurier nourri de révolte hébraïque », apparut parmi nous « comme un de ces énergumènes qui, vomis du désert… promenaient leurs mélancoliques hurlements dans les rues de Sion » (A. F. 15 octobre 1899). Énergumène ? C'était bien ainsi que Voltaire, en effet, s'exprimait sur le compte de Jean-Jacques dans sa Guerre de Genève : « …ce sombre énergumène, cet ennemi de la nature humaine ». « Il leur apportait Dieu — disait Victor Hugo en parlant de Gwynplaine chez les Lords. Qu'était-ce que cet intrus ? » (Gazette de Lausanne, 12 avril 1942.)

4.               Romantisme et Révolution, volume qui reprend en fait L'Avenir de l'intelligence et Trois idées politiques, vaut surtout par cette préface.

5.               Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Henri Guillemin a confié à J. L. Ferrero que son sentiment sur Rousseau s'était modifié. « D'emblée, avec chaleur, écrit M. Ferrero, M. Guillemin répond avec rapidité aux questions et objections que lui posent à bâtons rompus ses interlocuteurs. C'est d'abord une amende honorable : s'il avait à refaire sa conférence sur Rousseau, il n'en prononcerait plus le même panégyrique. Certaines découvertes l'ont fait déchanter. Le cas Rousseau apparaît plus complexe encore qu'il ne croyait. En l'occurrence, il s'agit de lettres à Mme d'Houdetot, des années 1756-57. Années cruciales pour Jean-Jacques. » Ainsi se perd-on et se reperd-on dans le détail. L'essentiel seul importe.

 


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Jeudi 10 avril 2008

 

Charles Maurras

 

 

23 novembre 1901.

 

Donc, le socialisme monte partout en France. Donc, les journaux de toutes les couleurs sont remplis de l'exposé de la doctrine ou du compte rendu de ses succès électoraux ? Donc, l'on prévoit cent députés collectivistes pour la Chambre prochaine et aucun nouveau signe n'infirme le pronostic de ce scandale ? Les meneurs négocient d'égal à égal avec les ministres et le Parlement et l'on dirait, en vérité, que les agitateurs sont, par la valeur ou le nombre, en état de faire la loi.

Et pourtant l'idée socialiste est contrainte de s'incliner devant la critique des faits. Les docteurs de l'Église socialiste enseignaient, voilà cinquante ans, que leur système n'était pas un programme de réformes imaginé en vue d'atteindre certains biens désirables ou de guérir certaines plaies insupportables : non ! d'après eux, le socialisme présentait simplement une image en quelque sorte photographique de la société future, telle que la science en calculait les dimensions et les contours, telle qu'une évolution déjà fort avancée allait nécessairement la réaliser. Ils ne nous disaient pas : Il serait bon que ceci fût… mais bien : Ceci sera, nous ne faisons qu'aller au devant des faits pour faciliter et simplifier leur naissance. Ces accoucheurs de l'avenir mettaient tous les temps de leurs verbes au futur ; mais, comme ils le faisaient avec une grande assurance, ils étaient crus passionnément de quiconque avait intérêt ou plaisir à cela.

Ces théories de visionnaires étaient acceptées pour des « lois » . A les entendre, les classes pauvres de toutes les nations étaient destinées à s'unir contre les classes capitalistes du monde entier : « loi » de la lutte des classes. Ainsi encore, pendant que les riches devaient s'enrichir de plus en plus, les pauvres devaient aussi s'appauvrir symétriquement : « loi » de la paupérisation du prolétaire. Et ces deux « lois » sont démenties.

Un esprit des plus pénétrants, un de nos plus savants critiques, M. Jean Bourdeau, rappelait, l'autre jour, aux Débats que, loin de devenir de plus en plus pauvre, l'ouvrier européen voit sans cesse grandir le taux de son salaire. Et, à mon tour, j'ajouterai que, bien loin de former entre nations une vaste communauté économique dont tous les membres soient solidaires, l'ouvrier européen profite du progrès économique de sa patrie, comme il bénéficie des maux économiques des patries concurrentes : l'ouvrier du port de Gênes encaisse tout ce que rapportent à son travail le chômage et le jeûne de l'ouvrier du port de Marseille ; le mineur belge avertit le mineur français de n'avoir point à espérer qu'il chômera si l'on fait grève de notre côté de la frontière. Bien mieux, l'ouvrier ne forme même pas un prolétariat uni, compact et solidaire, dans chacune de ses patries respectives. Ce prolétariat, dont on parle beaucoup et dont on écrit davantage, n'est qu'une fiction qui se défait de temps en temps. Même en France, nous avons vu nos métallurgistes reprocher à nos mineurs leur arrogance, leur égoïsme, leur prétention au privilège. A son tour, le mineur français se plaint, non sans aigreur, de ce que, versant ses cotisations à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, « il apporte à la masse beaucoup plus que la masse ne lui rendra ».

O solidarité des masses prolétariennes, voilà de tes coups !

Et je ne parle pas de l'ouvrier des champs. D'un bout à l'autre de l'Europe, cet ouvrier agricole a souvent compris que, s'il a quelques intérêts communs avec le prolétaire des villes, il a des intérêts communs plus nombreux, plus étroits, plus profonds avec son propriétaire et son employeur. Par la façon dont les Syndicats agricoles et les Caisses de crédit agricole fonctionnent en pays français, allemand, autrichien, italien, il est aisé de voir où est scientifiquement, expérimentalement, la communauté d'intérêts.

Elle est moins forte qu'on ne dit, entre personnes de la même classe. Elle est plus forte qu'on ne le dit entre personnes appliquées au même travail, employés et employeurs, ouvriers et patrons, prolétaires et propriétaires. Qu'une industrie soit croissante, tous ceux qui vivent d'elle prospèrent avec elle ; mais qu'elle languisse, tous souffrent depuis les maîtres du capital jusqu'aux plus infimes manœuvres. L'apparence contraire existe sans doute dans la grande industrie ; mais elle n'existe que là. Ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle apparaissait qu'elle pouvait tromper le monde. La grande industrie a été le prétexte général du socialisme. C’est sous son influence que le socialisme naissait et se développait.

Et c'est pourquoi la crue du socialisme s'expliquerait en Allemagne, en Belgique, en Angleterre – pays houilliers, pays dont la grande industrie absorbe, en majeure partie, l'activité et les ressources.

Là-bas, comme ici, une crue du socialisme serait sans doute un mal naturel, un phénomène explicable par de simples causes économiques.

Mais, en France ! En France, pays de petite et de moyenne propriété ! En France, où, tout compté, l'on rencontre près de vingt millions de ruraux, sur trente-neuf millions d'habitants ! En France, le berceau, la patrie d'élection de la classe moyenne ! En France, le pays du monde, selon une juste observation de M. Frédéric Amouretti où se présente le plus grand nombre de personnes ayant de trois à quatre mille francs de revenu ! En France, où les mineurs, ces mineurs qui retiennent toute l'attention depuis trois grands mois, ne sont pas plus de 165.000 : un peu plus de la deux cent quarantième partie de la population !

Qu'on additionne ces insignifiantes minorités fournies par les ouvriers de la grande industrie ou bien les majorités formidables que donneraient, mis bout à bout, nos ruraux, nos rentiers, nos petits et moyens propriétaires des villes, nos ouvriers et patrons des petites et des moyennes industries : la différence reste énorme dans les deux cas, entre la menue troupe exposée à la contagion du socialisme et la foule immense de ceux que le socialisme ne peut qu'épouvanter. J'ai donc bien le droit d'établir qu'en France le progrès actuel du socialisme ne saurait résulter des faits économiques, des faits naturels, des faits purs. II résulte d'une impureté et d'un artifice. Il procède de l'intrusion d'un élément étranger dans l'ordre économique. C'est un scandale, vous disais-je : c'est un scandale politique, rien de plus.

Cherchez la cause politique. Vous la trouverez aisément. Vous verrez que trop de personne ont aujourd'hui un intérêt à dénaturer les rapports du travail et du capital. Vous verrez que cet intérêt est d'ordre électoral. Vous verrez qu'un régime fondé uniquement sur l'élection, sur l'élection étendue à tout, comme disait Balzac, fomente, exerce et détermine nécessairement une populace de candidats. Vous verrez que nulle réforme électorale ne peut venir à bout de cette populace.

– Quoi ! l'État, un budget énorme, une influence immense sont mis à la disposition du premier qui saura se faire distinguer aux yeux de l'électeur, et vous ne voudriez pas que tous les aigrefins, tous les bandits, tous les pillards de France et de Navarre se jetassent ensemble sur ce magnifique morceau ?

Le socialisme est rejeté par la nature du sol français, du peuple français. Un seul excitant du socialisme en France : le régime électif. Patrons acculés à la ruine, honnêtes travailleurs menacés dans vos gagne-pain, voulez-vous en finir avec le socialisme ? Frappez le régime électif : votre mal vient de lui et ne finira qu'avec lui.

Balzac prévoyait que la France reviendrait de « l'élection appliquée à tout ». L'intérêt privé, l'intérêt public le commandent. Au scandale de ce socialisme électoral, il n'y a qu'un remède : la substitution de l'hérédité à l'élection, de la royauté à la république. Je l'ai écrit souvent, et je le récrirai, de la même manière que Caton répétait au Sénat de Rome qu'il fallait détruire Carthage. Il faut casser la République.

Sous un roi dynastique et supérieur aux partis, le capital et le travail auront sans doute leurs conflits. Ce seront des conflits naturels, proportionnés à leur importance réelle et que la politique électorale ne viendra plus dénaturer. Le roi siégeant dans ses conseils en sera le dernier arbitre, il n'en sera point le sujet. Il garantira la fortune de la France dans tous les sens de ce grand mot. Trente-neuf millions de Français s'en trouveront bien; quant aux 165.000 mineurs qui tiennent en échec notre malheureux Président et ses pauvres ministres, ils n'auront pas non plus à se plaindre du changement de Constitution. Puisque la houille est nécessaire, et qu'ils sont nécessaires pour extraire la houille, et que ayant déjà obtenu cent privilèges, ils en veulent d'autres, on mettra le dernier sceau à ces privilèges : on les fera tous gentilshommes, comme les verriers d'autrefois, et, parce que noblesse oblige, ils se remettront au travail.(Extrait d’Une campagne royaliste au Figaro, in La Dentelle du Rempart, choix de pages civiques en prose et en vers (1886-1936), Grasset, 1937.)

 


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Jeudi 10 avril 2008

 

 

 

Charles Maurras

 

 

Une nation a besoin de se tenir et de concorder dans le temps, comme elle a besoin, dans l'espace, de lier ses parties, ses fonctions, ses bureaux. Elle en a besoin d'autant plus qu'elle doit accomplir un travail (ou une « mission ») plus difficile. Les républicains démocrates qui parlent à tout propos de la conscience nationale et de la dignité de la France, celle-ci volontiers conçue comme une personne morale, sont les derniers qui puissent contester la nécessité d'assurer à l'État français les organes sans lesquels on ne peut concevoir ni moralité ni personnalité. Leur État, tel qu'ils l'imaginent ou tel qu'ils le désirent confusément, doit, autant et plus que tout autre, comporter une sensibilité, une intelligence, une mémoire, une réflexion, une volonté générale, afin que la vie simultanée du pays, comme la succession de ses états de conscience, puisse s'y concentrer, s'y connaître, s'y exprimer. Mais, chose curieuse ! ces républicains démocrates, plus ils élèvent le niveau des devoirs qu'il leur plairait de voir pratiquer à la France, moins ils s'occupent de savoir si l'organisation de leur choix est outillée pour les remplir ou même pour les concevoir.

Les obligations qu'ils imposent à leur pays sont celles d'une humanité angélique, mais pour y faire face, ils lui proposent des moyens et des organes inférieurs encore, et de beaucoup, à ceux dont peuvent disposer l'oursin et l'étoile de mer. Que deviendraient même l'éponge ou le corail, au fond de l'abîme, si la communauté de petits êtres qui les composent se réduisait à subir les impulsions mécaniques immédiates qui sont le partage d'une République française ? Ils ne deviendraient rien, et ils ne vivraient pas. Les colonies animales ou végétales suivent la direction d'un plan général imposé par les circonstances ou par d'intérieures affinités. Ce plan dont les effets brillent ici par leur absence, tout se passe comme s'il n'existait pas ; on ne trouve pas trace d'idée ni de loi directrice dans l'attitude d'une diplomatie qui ne sait jamais que subir.

Cette prodigieuse disparité entre la fonction surhumaine qu'on propose à la France et l'organisation proprement mécanique inhérente à la démocratie réalise tous ses effets dans les contrastes qui surgissent entre la moralité éthérée du programme idéal et la rare immoralité de la conduite effective. En laissant de côté tous ses scandales positifs, cet État décoré des plus hautes ambitions morales découvre la mesure de son immoralité réelle et profonde, de son ignorance absolue de la moralité, dans le fait flagrant de son irresponsabilité sans limite.

Assurément, l'immoralité démocratique tient d'abord au régime des assemblées, au gouvernement collectif, car l'initiative, le contrôle approbateur, y sont divisés entre tant de têtes qu'aucune d'elles n'en supporte le vrai poids. Il ne peut exister de véritable responsabilité gouvernementale sans gouvernement personnel où la concentrer. Mais nos assemblées et nos oligarchies les plus anonymes ne sont pas toujours parvenues à supprimer les occasions de mettre en avant un nom d'homme pour caractériser et signifier une politique. Eh ! bien, même en ce cas, la responsabilité demeure fictive : à chaque instant, à chaque pas, il se produit un phénomène d'amnistie. Non l'amnistie légale, mais, bien plus forte et plus dangereuse encore, une amnistie physique et brutale, une amnésie tenant à l'absence de tout souvenir, provenant de l'absence d'un organe central qui fasse fonction de cerveau et introduise quelque rudiment de liaison et d'unité dans la suite des vicissitudes courantes.

C'est ainsi qu'un pauvre complaisant du régime a pu écrire que le « parlementarisme conserve ». Il conserve ses hommes à force de leur verser à flots les eaux lustrales de l'oubli. Il conserve, mais quels déchets ! Un Rouvier, un Brisson, ont pu survivre au Panama, et, au bout de quelques saisons d'une plongée plus ou moins discrète reparaître, frais comme rose, à la surface de l'élément. Un Joseph Reinach, une première fois recouvert par les sales boues du même scandale, a reparu aussi par la faveur de la campagne qu'il mena pour l'amour de son congénère le traître juif Alfred Dreyfus. La démocratie c'est l'oubli.

Gouvernement de tous par tous, disaient-ils. En réalité, leur gouvernement ou plutôt le Gouvernement de la liberté qu'ils avaient de changer à volonté de pensée et de multiplier sans risque les distractions, les négligences et les incohérences dont le pays faisait les frais, pour se faire ensuite audacieusement délivrer le mandat de travailler à les réparer, sans qu'ils eussent d'ailleurs à feindre de se mettre à cette besogne ni de se procurer des excuses ou des alibis, car le pays eut toujours autre chose à faire que d'aller contrôler si les travaux soumissionnés étaient accomplis : ce pays nerveux, occupé de ses besognes ou de ses plaisirs, divisé entre des milliers et des milliers d'intérêts contradictoires, ne repassant jamais par les états d'esprit qu'il a traversés une fois.

D'autres gouvernements ont commis des oublis fâcheux ou proclamé des amnisties utiles, mais celui-ci est composé de telle sorte que l'oubli est sa règle ; l'étourderie et l'impudeur, sa nature même ; la demi-mort de la distraction et du sommeil, sa vie essentielle. Comme disait un personnage de M. Anatole France dont nos réflexions ne font ici que paraphraser et éclaircir l'antique et véritable parole, la justice et l'intelligence lui sont également étrangères. C'est un Gouvernement extérieur à l'humanité.

On commettrait aussi une injustice grave en le comparant à quelque animal inférieur. Même le végétal pousse et s'accroît par sa vertu interne, par un intime procédé de germinaison et d'évolution, le secret nisus qui s'exerce du dedans au dehors. Ici, c'est du dehors au dedans que s'exercent tous les stimulants, toutes les poussées. Il est tellement vrai que la République est gouvernée par des faits extérieurs à elle et à nous, que la preuve ou l'aveu en éclate dans ses journaux.

Prenez, lecteur impartial, le plus grand de tous. Ouvrez le Temps. Si vous suivez les hauts et les bas de sa ligne quotidienne, vous verrez que, dans les questions de politique militaire, qui sont, au juste, les plus importantes pour la nation, cette ligne aura consisté à imiter exactement les hauts et les bas de la politique militaire allemande. Un projet de loi militaire impérial est-il annoncé ? Vite, s'écrie le vieux journal républicain, aux armes ! Et d'aligner des statistiques et de publier des tableaux, et de montrer qu'il faut répondre à l'ennemi ainsi menaçant et armant ! Mais la presse allemande et le gouvernement allemand aiment-ils mieux faire les morts pendant quelque huit jours ? Aussitôt, loin de flairer l'embûche du silence et de mettre à profit les sérieux avertissements du passé, le zèle du Temps et de ses confrères républicains patriotes se ralentit, ils lâchent des articles favorables à des concessions et à des réductions ministérielles qu'ils eussent blâmées comme inacceptables trois jours plus tôt. Mais que le bruit des armes recommence à courir, de la Sprée au Rhin, à travers les organes et les conseils de Guillaume II, la trompette guerrière retentit vive et chaude parmi les abonnés de M. Adrien Hébrard et, de nouveau, les statistiques font nage, les dénombrements font fureur, on croirait assister au départ pour le camp dans la pièce d'Aristophane. L'ardeur retombe dès que l'alerte s'apaise sur l'autre versant des Vosges. Prolongée au contraire, l'alerte extérieure prolongera et perpétuera cette ardeur, laquelle variera exactement comme sa cause et suivra avec non moins de docilité toutes les suggestions, toutes les impulsions, toutes les directions qui seront données de là-bas.

Est-il situation moins libre ou plus servile ? Peut-on moins ressembler à une essence indépendante ? Est-il possible de se montrer plus complètement infidèle à la définition officielle d'une démocratie maîtresse de ses destinées, justement fière de se gouverner elle-même ? Le gouvernement qui fait vaciller à son gré, je ne dis pas nos armements, mais la simple velléité de nous armer, ce gouvernement n'est pas celui de la France. Aucun roi ne règne sur nous à Paris, mais cela n'empêche qu'on est gouverné par un roi et que la République affranchie de nos Capétiens est, en fait, la sujette docile du Hohenzollern. Sous la main de l'empereur-roi, notre République ressemble aux ludions qui montent ou descendent dans le bocal selon les coups de pouce sur la membrane, au caprice du physicien. Comment en serait-il autrement ? Où l'opinion gouverne, personne ne gouverne, la spontanéité gouvernementale n'a même plus de centre, d'organe, ni de lieu : athénien, polonais, français, l'État ne peut plus que flotter comme un bouchon de liège, sinon rouler comme une boule de billard. Toutefois, si l'indépendance et l'initiative tombent ainsi à rien, cela n'annonce pas du tout la fin du mouvement et des tribulations : au contraire ! l'activité que nous n'avons plus, on nous l'imprime ; si nous ne marchons pas, on nous fait marcher. Marcher, c'est subir et souffrir pour ce gouvernement né passif.

Il ne souffrira pas dans son corps parce qu'il n'en a point (j'entends un corps unique rassemblé par un même réseau nerveux), ni dans son âme, dont il est plus dépourvu encore : mais il en souffrira d'autant plus fort et plus profondément dans les chairs vives qu'il juxtapose. L'État démocratique souffrira dans ses membres, patriotes et bons citoyens tout d'abord, dans l'ensemble de ses administrés ensuite. Les bons Français souffriront de sentir que l'effort patriotique leur est imposé comme les pures suites et les simples effets des mouvements conduits contre eux par un prince étranger. Ils souffriront de voir comment la réaction nécessaire, au lieu de les fortifier, les divise encore, les épuise peut-être, par le fait de l'entre-choc armé des factions. Ce ne sont guère là que souffrances morales. Mais, comme peu de démocraties répondent autant que la nôtre à leur définition théorique la plus sévère, nous approchons manifestement d'une zone où les particuliers recevront leur part matérielle et directe de chacun des maux de l'État, qui seront d'autant plus sensibles qu'ils auront été précédés d'une période plus longue ou plus profonde d'inerte insouciance et de fausse sécurité. Tous souffriront alors de cet effort violent qu'ils devront faire pour rattraper l'avance de l'Ennemi, et aussi de l'effort qu'ils ne pourront pas faire, et aussi de celui qui, à peine ébauché, sera brisé ou dispersé par l'événement. Il faudra de toute façon s'émouvoir enfin ! Et, quelque bonne chance que puisse encore ménager l'âcre stimulant du péril, c'est un jeu dangereux que de se fier à ce risque, il est infini, et mieux vaudrait cent fois se pourvoir à l'avance, et le plus tôt possible, d'une organisation nouvelle et sérieuse capable de voir, de prévoir, afin d'être prête au jour dit.

Tel quel, notre régime, d'une insuffisance sauvage, épanoui jusqu'aux derniers de ses effets, rejoindrait, atteindrait et frapperait non plus seulement « la France éternelle », mais l'être physique et moral de chacun des Français vivants, nos contemporains : ils sont menacés dans leurs biens et dans leur vie. Un patriotisme lucide revêt donc naturellement les formes les plus hautes de la pitié. Comment ne pas s'apitoyer sur la destinée de générations florissantes conduites par l'ignorance, l'amnésie et l'aveuglement de l'État aux « cavernes de mort » de la plus sombre et la plus cruelle des boucheries ? Juste pitié qui se transforme bientôt en colère quand on découvre dans le monde officiel et officieux un effort insolent pour nier le mal et le justifier.

« Ce qui frappe », écrit un théoricien républicain qui en résume quantité d'autres, « ce qui frappe le plus dans la doctrine royaliste, c'est, l'édifice sur lequel elle repose » : l'idée « du salut public » . Cette idée nous « hypnotise ». Elle nous « inspire une véritable phobie » ; « dans cette disposition d'esprit, les inconvénients secondaires, les accidents fortuits, les défaillances individuelles du régime » « prennent une importance considérable, et leurs conséquences sont immédiatement généralisées ». Le royaliste montre « un noir pessimisme à l'encontre du présent », « les événements sont interprétés comme autant de marques de décadence ». « En réalité, LA PATRIE N'EST PAS EN DANGER, et sa sauvegarde ne réclame aucune mesure de SALUT PUBLIC. » – « A l'extérieur, aucun péril immédiat ne nous menace, et à l'intérieur, la France traverse une crise d'évolution tout comme les autres puissances européennes. »

Ne pouvant parvenir à rendre les résultat de la République conformes aux lois de la raison, aux conseils de la prévoyance, on essaie d'altérer le texte de ces lois inécrites pour nous fermer les yeux sur des résultats désolants. Les phénomènes de triste insouciance et de honteuse impéritie, dont il est impossible de contester l'éclat, on s'efforce de leur conférer la reconnaissance de droit. Ils sont normaux, puisque la norme est le régime ! L'esprit du régime rejoint et égale ainsi la stupidité de son être matériel dès que les choses le menacent trop clairement, il prie les choses de lui apparaître couleur de nuit : c'est l'affaire d'un coup de lancette sur la rétine. Un aveuglement théorique et volontaire confirme alors l'aveuglement pratique : les citoyens distraits ont raison de l'être, leur distraction et leur légèreté sont morales, sont politiques . Très sages de ne pas s'instruire. Plus sages encore de s'y refuser.

Comprenons la nécessité naturelle de cette philosophie il n'en est pas d'autre permise en gouvernement d'opinion ; comprenons aussi quelle décadence elle dénote et multiplie, surtout quels dangers elle annonce. Au bas mot, en termes concrets, elle doit nous représenter cinq cent mille jeunes Français couchés, froids et sanglants, sur leur terre mal défendue.

 

 (Extrait de Kiel et Tanger, 1913, in La dentelle du Rempart, choix de pages civiques en prose et en vers (1886-1936), Grasset, 1937.)


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Jeudi 10 avril 2008

 Ces articles ont été publiées en quatre fois, dans L’Action française, en réaction aux événements de Draveil et Vigneux. Dans ces deux villes ouvrières de Seine-et-Oise, les ouvriers des sablières se mirent en grève en juin 1908, après qu’une première bagarre avec la gendarmerie eut éclaté le 2 juin, faisant un mort chez les grévistes et plusieurs blessés de part et d’autre. Les meneurs ayant été arrêtés, la Fédération du bâtiment décida d’une journée de grève générale le 30 juillet et appela toute la population à manifester. Le gouvernement Clémenceau envoya la troupe à Draveil ; elle y fut accueillie à coups de pierres et répondit par des coups de feu. Il y eut trois morts et plusieurs dizaines de blessés. Le 1er août, le pouvoir fit arrêter huit des principaux chefs de la Confédération générale du Travail (C.G.T.), considérés comme les instigateurs des troubles. Ils furent relâchés le 31 octobre suivant, aucun fait matériel de rébellion n’ayant été relevé contre eux, ni aucun fait de provocation. Le premier article, daté du 30 juillet, paraît le matin même des événements de Draveil. Le second, daté du 1er août, les commente à chaud ; le troisième, daté du 4 août, revient sur le drame et évoque la pendaison d’un buste de Marianne à la Bourse du travail, survenue la veille (on trouvera en note la reproduction d’une vignette de propagande exaltant ce fait d’armes des militants ouvriers royalistes). Enfin, le dernier article, daté du 11 août, prend quelque recul et tire la leçon politique des tragiques émeutes de Draveil. Source du texte : Dictionnaire Politique et Critique, fascicule 13, p. 263-269. La présente notice s’inspire de la même source, donc d’une rédaction de 1932. Les notes en sont également tirées, à l’exception de la vignette reproduite dans la note 2, ajoutée par nos soins.   La Question ouvrière (I) Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, en temps de calme ou les jours de crise, la bourgeoisie ne comprend pas la question ouvrière, et cela, faute de la voir. Quelques-uns apprennent par cœur un rudiment qui ne dit que des vérités : la Révolution a supprimé les organisations ouvrières et confisqué leur patrimoine, c’est depuis lors que l’ouvrier souffre et se révolte… Historique exact, conclusion parfaite et certaine. Mais le bourgeois qui récite cela en est-il moins tout possédé des passions et des préjugés de sa classe ? Comprend-il bien le mal dont il dit la raison ? Je ne crois pas qu’il faille flétrir la bourgeoisie ni désirer qu’elle disparaisse. À quelque classe qu’on appartienne, on doit en être comme on est de son pays, et j’avoue que ma qualité de bourgeois français m’a toujours parue honorable. Tout sentiment à part, on ne saurait concilier avec l’idée exacte de ce qu’est notre France une appréciation haineuse ou dédaigneuse à l’égard de la bourgeoisie. Les classes moyennes composent, par le nombre et aussi par l’activité, l’élément prépondérant de notre patrie. Créatures et favorites de nos rois, elles leur ont donné une collaboration énergique, utile, dévouée. Ne répétons pas trop qu’elles furent ingrates : en fait d’ingratitude, les deux premiers Ordres n’eurent rien à envier au troisième, tout le monde eut sa part dans la grande entreprise de suicide national appelée Révolution française. Comme l’autel et le trône, comme l’épée, la robe et les autres éléments de la bourgeoisie urbaine ont une grosse part des responsabilités dont nous supportons aujourd’hui les conséquences. S’il faut faire mea culpa, qu’on le fasse en commun et sans se renvoyer la balle. Il ne s’agit pas de récriminer, mais de réparer. Cela dit, ceci reste vrai : quand elle raisonne sur les ouvriers, la bourgeoisie pense et parle comme elle reproche aux ouvriers de vivre ; elle divague sans souci du lendemain, sans prévoyance, sans égard à l’ensemble de la situation. Ne vous en tenez pas aux conversations d’hommes qui traduisent souvent plus que les idées de leur monde ; prenez, à titre d’expression de la sensibilité d’une classe, ce que les femmes disent sur ce sujet, et vous admirerez ce qu’on peut ajouter d’aveuglement à l’esprit de justice, au bon sens, à la charité. Elles disent : — L’ouvrier n’est-il pas plus heureux qu’autrefois ? Ne vit-il pas plus largement, ou plus commodément ? N’est-il pas mieux vêtu et logé ? Ne mange-t-il pas mieux ? C’est vrai. Elles oublient que tel est le cas général. La vie générale a relevé ses conditions de puissance matérielle, et ce progrès commun à tous n’est pas le progrès d’une seule classe : les griefs de celle-ci, s’ils existent, restent intacts. — Les salaires ont augmenté, ajoutent-elles. Assurément. Mais tout a augmenté, y compris le prix de la vie. Et la remarque précédente se vérifie encore. — Oui, mais le patronat ne s’est jamais montré aussi prodigue en bienfaisance, en assistance. Autant de suppléments à la paie, autant de subventions directes du Capital anonyme ou du Maître personnel… Et l’on ajoute volontiers si l’on parle des siens : — Mon père, ou mon frère, est si bon. Mon mari est si généreux ! Que veut-on qu’ils fassent de plus ? Mais rien. Ou plutôt une seule chose. Tout simplement, madame ou mademoiselle, ceci : qu’ils comprennent. Monsieur votre père, monsieur votre frère ou monsieur votre mari ne sont pas immortels. Ils peuvent être amenés à cesser leur exploitation. Leurs bonnes dispositions, mortelles et changeantes, comme tout ce qui vit, peuvent disparaître : d’excellentes, devenir iniques ; de généreuses, avares ; de bienveillantes, contrariantes et difficultueuses. Tout ce qui dépend d’eux variera-t-il ainsi et la condition de l’ouvrier doit-elle être entraînée dans ces variations ? La bonté de monsieur votre père ou de monsieur votre mari assure aux prolétaires qui dépendent de lui une position stable, un avenir réglé, une vieillesse à l’abri des premières nécessités. Si cette bonté change ? Si un acte de vente le remplace par l’indifférence d’une « société » ? Admettez-vous que tout le reste soit remis en question ? que tout ce qui se croyait stable doive se remettre à branler ? Je ne dis point : ce n’est pas juste, je dis : ce n’est pas possible, car il s’agit là, non d’une chose, mais d’un homme capable de penser et d’agir, c’est-à-dire de renverser ce système de variations oppressives. Si vous admettez l’impossibilité d’en rester là, vous discernez la vraie question, question de principe : l’ouvrier sera-t-il maître de son lendemain ? La question ne se pose pas très durement dans les petits métiers, surtout quand on les exerce dans des localités de moyenne étendue. Où chacun se connaît, les mœurs établissent d’elles-mêmes un minimum d’ordre et de paix. Ces rigueurs anarchiques sont adoucies en fait. Elles se font sentir, en toute leur violence, dans les vastes agglomérations de grande industrie, où des milliers d’ouvriers embauchés individuellement occupent une place qui vaut parfois de gros salaires, mais ne l’occupent que par chance, pour un jour. Rien qui la garantisse. Ceux qui la perdent, perdent exactement tout ce qu’ils ont. S’ils n’ont rien épargné, il leur reste à tendre la main. Mais là-dessus s’élèvent les voix que nous connaissons : — Tant pis ! C’était à eux… ! C’était leur affaire, quand ils gagnaient beaucoup. Chacun doit « s’arranger », etc. On s’arrange en effet, et comme on peut. C’est un fait que l’ouvrier ne peut guère ou ne sait guère économiser. Mais, puisqu’on lui prêche de s’arranger, c’est un autre fait qu’il s’arrange en s’associant, en se coalisant avec les camarades. Son système d’arrangement est de demander, par la coalition et la grève, les plus gros salaires possibles, soit en vue de l’épargne, soit pour d’autres desseins. On n’a pas à lui demander lesquels : c’est son affaire, c’est sa guerre. Oui. La guerre de classes naîtra toutes les fois qu’une classe parlera du devoir des autres au lieu d’examiner si elle fait le sien. Au lieu de se figurer tout ouvrier paresseux, agité, dissipateur, ivrogne, qu’on se représente un ouvrier normal, ni trop laborieux, ni trop mou, levant le coude à l’occasion, mais non alcoolique, la main large, non pas percée ; qu’on l’imagine ayant à faire vivre une femme et des enfants : je demande si ce prolétaire ainsi fait peut admettre facilement que son avenir ne dépende que de la bonté d’un bon monsieur, même très bon, ou des largesses d’une compagnie qui peut du jour au lendemain le rayer de ses effectifs ? Si l’on ne laisse à cet ouvrier normal d’autres ressources que d’épargner sur de gros salaires instables, ne l’oblige-t-on pas dès lors, en conscience, au nom même de ses devoirs de père et d’époux, à se montrer, devant l’employeur, exigeant jusqu’à l’absurdité, jusqu’à la folie, jusqu’à la destruction de son industrie nourricière ? Songez que, seule, l’exigence lui assure son lendemain. Situation sans analogie dans l’histoire. Le serf avait sa glèbe et l’esclave son maître. Le prolétaire ne possède pas sa personne, n’étant pas assuré du moyen de l’alimenter. Il est sans « titre », « sans état ». Il est sauvage, il est nomade. On peut souffrir de ce qu’il souffre. Mais plus que lui, en souffre la société elle-même. On comprend la question ouvrière quand on a bien vu qu’elle est là. (L’Action française, 30 juillet 1908.) La Question ouvrière (II) : Causes politiques À la nouvelle de l’atroce tuerie de Draveil, on crie un peu partout que c’est la guerre sociale. Ce n’est pas la guerre sociale, c’est la guerre civile. La cause première de ces massacres est politique. Si le travailleur et le soldat se sont rués l’un contre l’autre, c’est en vertu de la cause profonde qui égare à la fois l’ouvrier et le bourgeois, mais le bourgeois plus que l’ouvrier, celui-ci ne pouvant que s’agiter dans cette impasse, tandis que le bourgeois pourrait, s’il y voyait, découvrir une issue qui délivrerait tout le monde. On a mis sur les yeux de la bourgeoisie un obturateur. Une condition absurde et inhumaine ne peut que provoquer des actes déraisonnables et inhumains : l’ouvrier, qui n’a que son travail et son salaire, doit naturellement appliquer son effort à gagner beaucoup en travaillant peu, sans souci d’épuiser l’industrie qui l’emploie. Pourquoi se soucierait-il de l’avenir des choses, dans un monde qui ne se soucie pas de l’avenir des gens ? Tout dans sa destinée le ramène au présent : il en tire ce que le présent peut donner. Qu’il le pressure, c’est possible. Il est le premier pressuré. — Mais il n’en tue pas moins la poule aux œufs d’or, ce qui n’en est pas moins d’un pur idiot. — Admettons qu’il soit idiot, mon cher Monsieur ; et vous ? Vous le blâmez de compromettre son avenir : donc, vous le priez d’y songer ; or, voulez-vous me dire sous quelle forme un prolétaire salarié peut concevoir son lendemain : si ce n’est pas sous forme de gros salaire toujours enflé, il faudra bien qu’il se le figure comme la conquête de ce que vous nommez votre bien, et de ce qu’il appelle instrument de sa production. Ces prétentions, peut-être folles, sont celles qui devaient naître du désespoir d’un être humain réduit à la triste fortune du simple salarié. Tout lui interdisait la prévoyance raisonnable : sa prévoyance, devenue déraisonnable, n’en a pas moins produit de magnifiques vertus de dévouement mutuel. Elle a étroitement lié les uns aux autres les citoyens de la cité ouvrière, les membres du quatrième État. Qui les vit à Draveil dut admirer leur bravoure, leur obstination héroïque. L’impassibilité des prolétaires sous le feu répondait à l’impassibilité des soldats sous les pierres ; sous le veston et sous l’uniforme, le vieux sang français a rendu un égal témoignage de noblesse et de dignité. La pensée profonde de chaque émeutier était, d’ailleurs, « rien à perdre, tout à gagner », car l’incertitude du lendemain exaspère et affole, comme l’assurance du lendemain calme et pacifie. — Vous y venez : on se battait donc pour le pain. Cette bataille était bien sociale. — Elle est politique, et c’est vous qui viendrez à mes évidences. L’état d’esprit des manifestants de jeudi s’explique par leur condition sociale : mais le combat sort d’autres causes, celles-là mêmes qui vous aveuglent vous. Votre aveuglement est né des injustices dont vous souffrez. Il est injuste qu’un pays comme le nôtre, où le nombre des ouvriers mineurs, par exemple, n’atteint pas le deux centième de la population, soit incessamment fatigué, depuis trente ans, par leurs cris. L’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique ont des charbonnages plus importants que les nôtres et qui font beaucoup moins de bruit. L’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique ont une grande industrie plus développée que la nôtre, dix-huit millions de ruraux formant le tuf de notre peuple, et leurs ouvriers de grande industrie sont moins turbulents et moins révolutionnaires que nos ouvriers. L’état de révolution permanente vous paraît un scandale ? À nous aussi. Mais les bourgeois allemands, anglais et belges ont peut-être fait des efforts de clairvoyance que vous n’avez pas faits. C’est qu’ils ont pu les faire : vous ne le pouviez pas. Vous ne le pouviez pas, vous, les bourgeois de France, parce que l’atmosphère politique dont vous êtes enveloppés est corrompue par sa constitution même. Un air calme ne peut convenir à l’État démocratique et républicain. Il lui faut cette agitation et ce trouble qui fait confondre luttes d’idées et de personnes, intérêts de partis et intérêts de classe et qui ne permet pas de voir les difficultés où elles sont : si, en effet, on les voyait, on les résoudrait et, si on les résolvait, que deviendraient les politiciens ? La paix publique rétablie entre 1890 et 1900 aurait fatalement détruit l’avenir électoral, parlementaire et ministériel de Briand et de Viviani. Que le calme se fasse en 1910, les Jaurès redeviennent petits professeurs toulousains. Imaginez la paix sociale de 61 à 75, et Clemenceau meurt simple médecin de campagne. Ce régime-ci, c’est la prime aux agitateurs. Il organise, il règle très exactement leur carrière. Quiconque prêcha la grève et la désertion en est toujours récompensé par l’élection du peuple. On arrive comme cela, on n’arrive pas autrement. Il faut passer par les bas grades de la perturbation et de l’anarchie pour devenir gardien de l’ordre. Le personnel de la République se recrute par la révolution. Les ouvriers l’ont compris. Leur clairvoyance est née du quadruple scandale donné en un seul ministère par Briand, Viviani, Picquart et Clemenceau : créatures de l’indiscipline, de la grève et de la révolution retournées contre la révolution, l’indiscipline et la grève. Ces lâcheurs, ces renards ont apparu ce qu’ils étaient à la flamme de la solidarité ouvrière : leur procédé d’exploitation, puis de lâchage, a été classé mécanisme central de la démocratie. Et le patron ne le voit pas ! Et le bourgeois ne comprend pas que, si l’ouvrier et lui n’ont pas encore abordé sérieusement et cordialement, en citoyens du même peuple, en organes d’un même État, la question difficile mais claire qui les obsède, c’est que la politique démocratique républicaine a dû les mettre aux prises avec des questions de façade et de pure apparence ! Lettré, cultivé, maître de grands loisirs pour la réflexion, le bourgeois n’a pas su lire ce que l’ouvrier déchiffre couramment : le nom et le prénom de l’ennemi commun : politique ! démocratie ! Oh ! ce n’est pas infériorité de votre part, monsieur le bourgeois, mais plutôt prévoyance, et dans cette prévoyance, timidité. Vous ne voyez pas la question, parce que vous craignez de la voir, en raison des perspectives très sérieusement inquiétantes qu’elle pourrait vous découvrir. Car la question, la vraie question, qui est d’établir le prolétariat, représente et entraîne de votre part certaines concessions de fond, certains sacrifices de forme, qui réviseraient tout le régime économique existant. Or, vous voyez fort bien jusqu’où l’on peut vous faire aller, vous faire marcher et courir si vous entrez dans ce chemin-là. Si vous accordez A, on demandera B, il faudra aller jusqu’à Z. Autant défendre tout, puisqu’on déclare vouloir tout prendre, et qu’entre ceux qui se défendent comme vous et la jeune classe avide et ambitieuse qui vous attaque, personne n’est là pour faire respecter et durer un juste accord réciproquement consenti. Je suis bien assuré, cher Monsieur, cher bourgeois, de ne pas déformer le principe essentiel de votre aveuglement. Si vous ne voulez rien savoir et si vous ne voulez rien faire, c’est qu’il n’y a Personne pour empêcher les nouveautés réformatrices de dégénérer en de nouveaux maux. Les maux de l’ouvrier sont multipliés par l’existence de la République. L’absence du roi vous interdit de trouver, de chercher le remède. La République démocratique tend à faire de tout ouvrier un insurgé, et l’absence du roi fait de tout conservateur une borne. Ainsi la République exclut toute paix sociale, et la réforme sociale n’est pas possible sans le roi. (L’Action française, 1eraoût 1908.) La Question ouvrière (III) : Liberté d’esprit Ainsi, c’est la Confédération générale du Travail qui a tort, c’est le syndicalisme qui, d’un bout à l’autre de la presse parisienne, reçoit les réprimandes après avoir reçu les coups : qu’on soit opportuniste ou radical, nationaliste ou conservateur, c’est le travailleur organisé, c’est l’organisation ouvrière que l’on rabroue ! Dans cette unanimité touchante, il n’y a guère qu’une exception. Elle est royaliste. Nous en sommes fiers. Tout esprit soucieux de l’honneur ou du bon renom de sa corporation, de son parti, de son pays serait certainement heureux de pouvoir effacer de l’histoire de la presse française la plupart des appréciations émises les jeudi, vendredi, samedi, dimanche et lundi derniers à propos de la crise ouvrière que nous traversons. Les hommes les plus distingués, quelques-uns éminents, qui diffèrent extrêmement les uns et les autres par le caractère, la tendance politique, la situation personnelle et professionnelle, en sont venus à rédiger, somme toute, le même article. La tragique identité de leurs jugements résultait, avec évidence, de l’identité de leurs inquiétudes. La sensibilité aux intérêts primaires et privés engourdit la raison qui en conçoit de plus généraux et de plus lointains. Des hommes de premier ordre oublient donc les seuls mots qu’il serait juste, raisonnable, utile, nécessaire de prononcer : — Pourquoi ? comment ? par qui ? par la faute de qui ? Mais on ne peut chercher les causes quand on est obsédé de l’apparent et de l’immédiat. Sans doute, nous sommes les premiers à en convenir, l’immédiat était gênant, et ce que nous nommons l’apparence désigne de fort désobligeantes réalités1. Il n’est guère amusant d’allumer quinquets et chandelles, les commutateurs ne fonctionnant plus en raison du chômage de l’électricité ! Il convient d’accorder tout ce que l’on voudra au chapitre de l’ennui du public et de la mauvaise humeur des intéressés. Rien n’est plus légitime que l’expression sincère d’un sentiment vrai. Dites que c’est fâcheux, nous répondons : fâcheux en effet. Ajoutez qu’il est soulageant d’en murmurer. Nous répondrons que c’est affaire de nature et, pour qui a le crâne ou le cœur ainsi faits qu’il éprouve une consolation quelconque à projeter des flèches contre le ciel, des malédictions contre le cours des astres ou le flux des rivières, contre le mouvement ou le bruit de la mer, nous donnerons raison à chacun selon la boîte de son crâne ou les mesures de son cœur, et nous dirons amen à toutes les paroles de désolation que l’on répandra par goût de l’hygiène ou complaisance dans l’élégie. Nous aurions sujet de gémir tout autant que les camarades, n’ayant pas été moins éprouvés qu’ils ne l’ont été, quand, à six heures, on est venu nous dire que le journal ne paraîtrait peut-être pas et que nos abonnés, avec qui nous avons un pacte, nos acheteurs au numéro déjà liés à nous par une habitude aussi ferme qu’elle est nouvelle, seraient également déçus et frustrés lundi matin par une cause indépendante de nous, mais, assurait-on, plus forte que nous. Nous nous sommes ingéniés de notre mieux. Parmi les sourires des uns, les grognements des autres, le journal a paru. Il aurait pu ne pas paraître, et l’on eût souri moins, et l’on eût grogné plus. Mais, de ceux d’entre nous qui, au cours des consultations échangées, ont parlé d’autre chose que du mal en lui-même et recherché les responsabilités du fléau, tous, sans exception, ont fait ou ont reçu exactement, également, la même réponse, car la divergence n’est pas possible pour qui regarde de sang-froid et se détache de soi-même pour juger un fait général : les ouvriers sont agis, ils ne sont pas agents ; la Confédération générale du Travail est, elle-même, cause seconde et non cause première ; elle emploie toutes les armes qu’elle possède pour se défendre, mais l’agression ne vient pas d’elle. L’agresseur, le coupable, le responsable, c’est le gouvernement de M. Clemenceau ; avec lui et derrière lui, le régime démocratique, le régime républicain. Vérité que l’ouvrier parisien comprend désormais. La pendaison de Marianne devant la Bourse du travail est l’acte le plus significatif de notre histoire depuis le 14 juillet 1789. Bourgeois conservateurs, le comprendrez-vous2 ? Nous ne reviendrons pas sur des démonstrations qui sont faites. La journée de Draveil a été ce que l’on a voulu qu’elle fût. M. Clemenceau n’a pratiqué ni le système du laisser faire, ni le système des justes mesures préventives, parce que, dans les deux cas, surtout dans le second, il y avait d’énormes chances d’éviter cette effusion de sang qu’il lui fallait pour motiver les arrestations de vendredi et pour aboutir à l’occupation administrative et à la pénétration officielle de la Confédération générale du Travail. Tout cela est si clair qu’on nous l’accorde morceau à morceau et si incontestable que chaque détail en est reconnu exact. Les Débats eux-mêmes ont avoué l’insuffisance des troupes envoyées à Draveil, cela règle la première question de fait. Le fait des intentions, des desseins gouvernementaux n’est pas moins clair. M. Clemenceau a besoin de continuer MM. Combes et Waldeck-Rousseau. Tous trois sont dans la tradition démocratique et dans la pure logique républicaine. La démocratie a besoin de s’emparer de toute organisation indépendante ; une organisation ouvrière d’allures révolutionnaires est particulièrement précieuse aux républicains. Il la leur faut, et comme elle se refuse, il leur faut la liberté, il leur faut la vie des gens qui paraissent inspirer ce refus. M. Clemenceau est l’administrateur de ces nécessités. Il emprisonne, il tue. Les camarades de ses victimes répondent. Ils répondent selon leurs forces et selon leurs moyens. De ce que ces moyens peuvent occasionnellement nous gêner ou nous blesser nous-mêmes, cela n’est point une raison de ne pas discerner au juste celui qui le premier les a mis en train. Précisément parce que nous sommes des patriotes et des royalistes, parce que nous prétendons à quelque lucidité quand nous intervenons dans les luttes civiles au nom des intérêts supérieurs de la Cité, nous n’avons pas le droit d’être aveuglés par les coups qui nous sont destinés ou même portés. L’impulsif, l’anarchiste, l’énergumène peuvent être menés par leurs impressions et, comme les enfants, frapper le bâton qui les frappe, l’angle auquel ils se sont cognés. Il peut convenir à un malheureux libéral, à un démocrate effréné d’être fou de rage ou fou de terreur. De telles impulsions ne doivent pas franchir le seuil d’une intelligence et d’une volonté véritablement réactionnaires comme les nôtres. La liberté du mouvement est la première condition du succès dans une action publique. Nous maintiendrons cette liberté. Liberté de prévoir, liberté de nous souvenir. L’immédiat et l’apparent ne doivent pas réussir à nous énerver. Attachés impassiblement à l’étude de la situation et poursuivant sans sourciller, quoi qu’il arrive, la confrontation lumineuse des événements successifs et des vérités qui ne passent point, notre exacte fidélité à ces principes, à ces études, établira enfin dans la minorité qui, un jour ou une nuit, aura la charge des destinées du pays, ce degré de constance, de fermeté, de décision, cet esprit d’entreprise et de gouvernement sans lequel rien de grand ne saurait être conçu ni exécuté. Il y a des âmes d’esclaves. Par la connaissance des causes, par le calcul précis des responsabilités engagées, par un sincère amour de la patrie, de l’armée et de toutes les autres classes du peuple, faisons, dans l’Interrègne, au public royaliste une âme de roi. C’est encore le seul moyen de ramener bientôt le vrai Roi, celui qui nous dispensera de veiller constamment aux affaires publiques et qui, veillant de haut sur l’intérêt de tous, rendra les bons Français à la gestion des intérêts particuliers que les intrigues politiques ne menaceront plus. (L’Action française, 4 août 1908.) La Question ouvrière (IV) : Les Syndicats domestiqués Quelque haine sanglante que M. Clemenceau ait vouée à la Confédération générale du Travail, il ne la dissout point ; s’il s’arrange pour qu’on lui en prête le désir, il n’y viendra qu’à la dernière extrémité. La facilité relative de l’opération, son éclat même ne le tentent point. Personne ne croira que l’objection légale l’arrête. L’influence Viviani ? L’influence Briand ? Ces messieurs ont les mêmes intérêts que lui dans l’affaire. Anciens collectivistes ralliés au socialisme d’État par leur qualité de ministres, ils personnifient, comme le président du conseil, la bataille de la démocratie républicaine, du gouvernement électif, du gouvernement des partis contre la plus puissante des organisations ouvrières. Ils pourraient avoir l’air d’en finir radicalement avec leur ennemi ; ils ne veulent pas de ce succès d’amour-propre : pourquoi ? M. Clemenceau ne dissout pas la Confédération parce que, cet organisme prolétarien qui lui cause aujourd’hui une gêne cruelle, il compte bien l’utiliser dès qu’il sera sûr de l’avoir en main. Il ne lui serait pas facile de reforger à neuf un instrument révolutionnaire de cette précision, de cette portée, de cette puissance. En se bornant à lui donner des chefs plus dociles, il tiendra le plus merveilleux outil de domination politico-sociale qui se puisse rêver. La République a brisé les associations religieuses parce que, en leur principe, elles lui échappaient. Par des subventions, des palmes et des croix, elle mène les associations bourgeoises, elle en fait de véritables officines électorales, dépendantes du Juif, du huguenot et du métèque, de simples antichambres de la maçonnerie. Dans le monde ouvrier, où le Juif circule à l’état de simple unité, où l’influence maçonnique, encore que réelle, est souvent combattue, où les décorations n’ont guère cours, on usa jusqu’ici d’un système un peu différent : dès qu’un meneur syndicaliste faisait acte d’indépendance, on l’absorbait, à la vieille manière indiquée par Sieyès, en lui donnant une bonne place. Ce système a cessé d’agir quand l’intéressé vit combien le métier de meneur était plus directement productif que toute prébende. Tous ceux qui se sentaient les reins solides résistèrent, dès lors, à toutes les avances, ils se tinrent dans l’âpre raccourci des révolutions, où cheminaient naturellement les esprits sincères, dogmatiques et fanatiques. La Confédération générale du Travail dut englober dès lors les appétits les plus féroces, les plus farouches convictions. Le problème était donc de la décapiter afin de la capter : maintenir l’organisation confédérale en la remettant sur la pente où roulaient les syndicalistes du temps de Combes ou de Waldeck. Convenons-en. C’est la solution éternelle. Transformer les braconniers en gardes-chasses, métamorphoser les chemineaux en soldats, les bandits en soutiens de l’ordre est un des a b c de la politique. Seulement, ici, l’ordre à soutenir est un ordre démocratique et républicain. En 1899, cet ordre préposait les révolutionnaires au département de l’outrage à l’autorité militaire : ils la conspuaient de leur mieux. L’ordre républicain consistait, en 1901, à conspuer le clergé, les congrégations, et ce furent encore les révolutionnaires qui tinrent, à la haute satisfaction du gouvernement, cette partie tumultueuse, mais non sans harmonie, du chœur officiel. Ces anciens collaborateurs une fois ramenés par M. Clemenceau à leur premier office, à quoi seront-ils employés, ou plutôt contre quoi ? Il est intéressant de savoir qui ils conspueront. Cela peut se calculer. On sait très bien à qui le tour. C’est le tour des industriels et des commerçants. C’est le tour des propriétaires. On a vu se soulever l’étonnante multitude des intérêts particuliers que l’impôt sur le revenu épouvante. Avec son innombrable petite bourgeoisie, sa petite industrie, son immense petit commerce, la France n’ira jamais de plein gré3 ni à l’inquisition fiscale, ni à la déclaration du revenu personnel. Eh bien ! on l’y fera aller de force. Les protestataires se verront assiéger, qui dans son hôtel, qui dans son magasin ; on cassera quelques carreaux, on démolira quelques glaces, on secouera quelques voitures et, dans cette terreur savamment dosée par le ministre et la police, le contribuable laissera les Quinze mille4 voter tout ce qu’il leur plaira. Le nouveau pressoir financier une fois construit, le taux de son exigence pourra être exhaussé à plaisir : un petit flot révolutionnaire, bien dirigé et fonctionnant sous les yeux de l’autorité, suffira à faire consentir et payer. Jusqu’à l’épuisement matériel et moral du pays, jusqu’à l’invasion et la dépossession générale, ce concours de l’Émeute et du Gouvernement viendra à bout des résistances et des murmures. Par la guerre au syndicalisme, chère au cœur des conservateurs, ils auront obtenu le régime fiscal qui leur cause le plus d’horreur. Il ne faut jamais dire aux vaincus, même fous de sottise, que c’est bien fait. Mais il importe de féliciter une fois encore ceux de nos amis qui ont su conserver leur tête sur leurs épaules et, devant les menaces, devant la grève, devant le sang, se souvenir, penser, prévoir. (L’Action française, 11 août 1908.) Notes : [1] La C. G. T. avait décrété la grève générale de 24 heures et Paris fut à peu près privé de lumière. Les typographes en grande partie avaient suivi l’ordre de grève et les journaux eurent le plus grand mal à paraître le lendemain. [2] Le 3 août dans l’après-midi, à la Bourse du travail, rue du Château d’Eau, d’une fenêtre du 3 étage descendit un drapeau noir aux plis duquel était attaché par le cou un buste de la République peint en rouge. La même cérémonie recommença quelques instants après avec un drapeau rouge. [3] Elle n’y est allée qu’à la faveur de la guerre. [4] C’était alors le surnom donné aux parlementaires qui s’étaient voté une augmentation de traitement annuel de six mille francs (de 9 000 à 15 000).

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Jeudi 6 mars 2008

 

Si l’on me demandait de définir la situation de la France sous la troisième République, je demanderais la permission de la comparer à l’ancienne condition de Metz ou de Posen ; comme à Posen et comme à Metz, l’autorité publique s’efforçait de désarmer, de dépouiller et de dénationaliser l’habitant ; comme à Posen et comme à Metz, cette autorité publique était exercée par une puissance étrangère. Seule différence : les Alsaciens-Lorrains et les Polonais étaient victimes des hasards de la guerre ; notre malheur résulte du hasard des révolutions. Les révolutions ont permis à un peuple étranger, à une confédération de peuples étrangers de s’élever sur nous et de régner sur nous. En s’emparant des bureaucraties de l’État, en présidant aux comédies électorales, en réglant la parade parlementaire, l’Étranger de l’intérieur peut encore tromper un petit nombre de bons Français amis d’une illusion qu’ils estiment commode. Mais cette illusion, ils la paient leur consentement aux fictions constitutionnelles les promène de déconvenues en déconvenues, et l’histoire de leur opposition ne se compose que de culbutes.

Au contraire, les Français qui, voyant à quel ennemi ils avaient affaire, ont reconnu qu’il s’agissait d’une lutte pour l’indépendance de la nation, ces Français-là ont éprouvé d’abord l’intime plaisir de comprendre ce qui se passait devant eux. Ils ont compris comment la République, incohérente en toute chose, n’est pas incohérente dans son œuvre contre l’église et autour de l’école. Ils ont vu pourquoi ce régime inconstant et discontinu en tout montre, au contraire, un admirable esprit de suite dans son effort pour désorganiser nos armées de terre et de mer. Un État ordinaire ne prend pas plaisir à se dissoudre, à s’affaiblir ni à se démoraliser. Rien de plus naturel quand un État se trouve secrètement mené par les étrangers de l’intérieur.

On peut s’accommoder de cet envahisseur, même reconnu. On peut aussi lui proposer des traités et des alliances. Jeanne d’Arc aurait pu, a dit un homme d’esprit, demander le Home Rule2 à Bedford. Les plus parlementaires voudront bien m’accorder néanmoins que la vierge lorraine fut dans son droit en se proposant de chasser les Anglais de notre patrie. C’est au même dessein que se sont arrêtés, depuis trente ans, un certain nombre de bons Français inaptes à servir les Juifs et les métèques. Et ce dessein n’est pas sans inconvénients. Mais il offre des avantages. On risque d’y laisser sa peau ; on ne risque pas d’être dupe. En dénonçant la fable de la légalité, on échappe à la nécessité d’observer les règles du jeu contre un adversaire qui triche.

Le nationalisme français implique donc une action révolutionnaire. Mais depuis trente ans quelques-uns des principaux directeurs de ce mouvement ont compris que, le mal venant de l’État, du pouvoir, toute tentative nationaliste se doit de commencer par nationaliser le pouvoir. Cette maîtresse vue, qui rallia tant de dévouements et d’intelligences et qui soulève aujourd’hui un peuple, n’aurait jamais été possible sans un fait historique immense et dont les conséquences ne font guère que commencer ; le programme énoncé à la même époque par Monseigneur le Duc d’Orléans, digne et légitime héritier des Pères de notre patrie, correspondait exactement à cette insurrection nationale. Et certes, le royal programme n’avait rien d’absolument neuf : de tous temps, les chefs de la Maison de France, qu’ils fussent sur le trône ou au fond de l’exil, avaient connu, par position et grâce d’état, les nécessités vitales de la nation. Ce n’est pas d’esprit politique, mais plutôt d’énergie et de volonté que manquèrent soit Louis XVI, soit Charles X. Le cœur des rois de France se rendit toujours compte des besoins du pays ; mais, le pays n’a pas toujours été sensible à leur instinct de vigilance patriotique et ce fut par un hasard providentiel que, dans les années 1897, 1898, 1899 et suivantes, les paroles du Roi vinrent tout d’un coup éveiller un écho durable et profond parmi les douleurs et les désirs du peuple français. Nos concitoyens tressaillirent de joie et, d’une joie plus forte que tous leurs préjugés, quand ils entendirent le jeune descendant de leurs anciens rois prononcer des discours tels que ceux de San Remo et d’York-House, et formuler toutes les promesses de renaissance que postulait et souhaitait le malheur des temps. Ils se sentaient broyés sous la botte de l’Étranger, et le Roi invoquait le génie de la race et le génie du sol. Cosmopolis apparaissait maîtresse de la patrie, et le Roi de France déclarait vouloir rendre la patrie à elle-même. « Tout ce qui est national est nôtre… J’ai défendu l’armée, honneur et sauvegarde de la France. J’ai dénoncé le cosmopolitisme juif et franc-maçon, perte et déshonneur du pays. » Ces appels rallièrent le nationalisme français. Ils lui épargnèrent les erreurs et les douloureuses pertes de temps qui ne furent pas ménagées aux nationalistes allemands avant Bismarck et le roi de Prusse, aux nationalistes italiens avant Cavour et le roi de Piémont. D’emblée, nos patriotes eurent le bonheur de rencontrer ce principe vivant, un Prince qui fournit à la réaction des sentiments et des intérêts nationaux l’objectif rayonnant de la royale majesté.

Comme de juste, l’ordre royal n’enleva rien de sa passion, de sa force, ni de sa chaleur au mouvement nationaliste qui s’y incorporait. Le vieil esprit conservateur, qui ne conserve que le mal, avait émigré dans l’opinion libérale et républicaine, et ce fut de concert avec des royalistes éprouvés, tels que André Buffet, Lur-Saluces, le marquis de la Tour du Pin Chambly, l’abbé de Pascal, que l’Action Française développa d’année en année ses offensives les plus hardies. Quand de nouveaux venus, de toute classe, de toute condition et de tout parti se mettaient en marche vers le fils des héros de leur vieille unité, nos plus anciens noms historiques s’associaient au mouvement de la Révolution pour le Roi. Que parle-t-on de vieux ou de nouveaux royalistes ! Conscrits et vétérans se sont amalgamés dès le premier jour.

Le Roi et les Provinces

Le 18 août 1900, de Marienbad, Monseigneur le Duc d’Orléans adressait à un royaliste français l’inoubliable lettre sur la Décentralisation : « La décentralisation, c’est l’économie, c’est la liberté, c’est le meilleur contre-poids comme la plus solide défense de l’autorité… » Vous savez la page par cœur. Permettez-moi de vous en redire les derniers mots : « J’y donnerai ma première pensée. La question sera mise sur le champ à l’étude avec la ferme volonté non seulement d’aboutir, mais d’aboutir rapidement. — Je tiens à ce qu’on le sache. »

Seulement ces promesses semblaient n’être, vous le voyez, que pour le lendemain de la Restauration. Elles paraissent ne pouvoir absolument s’appliquer qu’après la prise de possession du pouvoir. Et, dès lors, on pouvait élever d’autres objections.

C’est que la République nous a donné de nouvelles habitudes d’esprit. Jadis l’opinion publique flétrissait les chefs et les princes qui s’oubliaient. Le régime démocratique a fait de l’infidélité politique une sorte de règle dont personne n’a plus le cœur de s’étonner. Ce régime de l’irresponsabilité a déteint sur les hommes qui le composent et sur le public qui le souffre. Le manque de parole a désormais force de loi. Il suffit d’ouvrir le recueil des professions de foi électorales. Les candidats promettent tout ce qu’on veut et ensuite n’y pensent plus. Et les électeurs n’y pensent guère davantage ; il semble presque convenu de part et d’autre que personne ne prend au sérieux les conventions de cette basse littérature.

On en est venu à trouver presque naturel que, dès son origine première, dès la première Révolution, le parti républicain ait acclamé la décentralisation, l’autonomie des pouvoirs locaux, sans jamais en tenter l’application effective. Le droit fut bien inscrit dans une Constitution, mais il fut convenu que l’exercice de ce droit serait suspendu « jusqu’à la paix ». La paix se fit, mais la décentralisation ne se fit jamais. Depuis cent trente-cinq ans, on a vu croître et embellir l’oppression de toutes les libres organisations sociales par le jeu naturel du despotisme administratif fondé sur la démocratie. De temps à autre, quelque républicain, quelque groupe républicain élève le cri : « La République sera décentralisée ou elle ne sera pas. » Mais ce n’est pas une opinion originale, Proudhon avait déjà crié : « Qui dit République et ne dit pas Fédération, ne dit rien ». Et nous continuons d’avoir la République sans avoir la Fédération. À la vérité, ce que nous avons est tombé au-dessous de rien.

N’en accusons pas les républicains. Si quelques-uns, si beaucoup d’entre eux promettaient en purs charlatans, il en était aussi qui désiraient de bonne foi simplifier les rouages administratifs ou libérer les pouvoirs locaux. Clemenceau, par exemple, ou Brisson, ont parfaitement pu concevoir dans leur opposition quelque goût sincère pour certains programmes décentralisateurs. Au Gouvernement, c’est un fait, ils sont devenus centralisateurs féroces. Cela est vrai de tous : radicaux, modérés, opportunistes, progressistes, socialistes ou libéraux. Osons le dire, pour tenir une promesse, il ne suffit pas de le vouloir. Il faut pouvoir. Et chacun de ces messieurs, une fois installé au ministère de l’Intérieur, a pu toucher du doigt qu’il ne pouvait pas décentraliser s’il tenait à vivre et même, s’il voulait ne pas tuer sa propre autorité, qu’il lui fallait centraliser à tour de bras.

Dans la lettre que je viens de vous rappeler, Monseigneur le Duc d’Orléans leur disait pourquoi : « Aucun pouvoir faible ne saurait décentraliser ». La faiblesse républicaine tenant à ce que le pouvoir y repose sur l’élection, la nécessité de tenir les électeurs pour « faire » l’élection oblige à renforcer les rouages administratifs interposés entre ces électeurs et leurs maîtres élus. C’est le b-a ba de l’Action française. Pour qui a bien compris cette vérité, un projet de décentralisation démocratique apparaît nécessairement comme la plus inconsistante des utopies ou la plus amère des dérisions. Quand on a une fois montré aux républicains cette impuissance inévitable, ceux qui ne peuvent le comprendre sont certainement de l’espèce des nigauds, et ceux qui passent outre après l’avoir compris sont probablement de la variété des fripons.

Il est vrai que la France, l’activité française, l’immortelle force française étouffe de plus en plus dans le réseau des Constituants, des Conventionnels, du premier Consul. Un mouvement d’esprit, très vif, très profond et très général, s’est donc fait jour en faveur de la décentralisation. Et, dès lors, la friponnerie ou la nigauderie des industriels de la politique se sont coalisées pour essayer de faire croire, par des artifices divers, à leurs intentions, à leurs projets, à leurs plans réfléchis d’une décentralisation plus ou moins prochaine. Ces plans et ces projets, précédés de leurs exposés de motifs, nous les avons bien vus et lus. Ce sont de très pauvres démarquages, ce sont des plagiats très vulgaires d’une antique et traditionnelle pensée royaliste qui remonte à Louis XVI qui fit plus que de la rêver. Comme disait si fièrement le comte de Chambord, « la décentralisation est une de nos doctrines ». Un Clemenceau, un Briand, un Ribot ont pu se figurer qu’ils n’avaient qu’à étendre la main pour s’approprier les idées de nos rois, mais les idées ne se volent pas comme un simple milliard des Congrégations, et les jeunes gens qui venaient parfois se plaindre à nous que tel ou tel groupe, tel ou tel ministre républicain nous eût « pris notre programme » doivent se souvenir de la tranquillité de notre réponse :

Qu’ils le prennent ! leur disions-nous.

Malheureusement pour la France, ils ne pouvaient rien nous prendre, ils ne nous ont rien pris. Une réforme politique ne se fait pas dans le pur éther de l’indéterminé.

Elle a ses conditions. Le Roi de France est placé par la nature de son pouvoir dans les conditions qui lui permettent d’accorder, sans dommage pour lui, bien des libertés nécessaires. Le chef d’État républicain, ou le parti qui fait ce chef, est un chef-esclave, placé dans des conditions telles que la tyrannie centraliste est l’outil nécessaire de son autorité. Il est conduit par tout ce qu’il a de forces agissantes, par tous ses intérêts vivants et conscients, à s’attacher les citoyens en qualité de fonctionnaires ou de sportulaires et à absorber toute la société dans l’État.

Ces humiliantes nécessités doivent créer des habitudes d’esprit. Ces habitudes-là, vous les connaissez : un petit esprit césarien, un désir de tracasserie et de vexation tatillonne, né de l’ombrageux sentiment de ce qu’un pouvoir ainsi possédé renferme d’instable, de caduc et de misérable. De là, des mœurs étroites, mesquines, sans générosité, sans franchise. Mais, inversement, un état d’esprit tout contraire tel que celui de l’auguste fils du Comte de Paris, légitime héritier du Comte de Chambord, suggère une largeur de vues, une généralité de pensées qui le dispose à simplifier et à assouplir les divers éléments des services soumis à l’autorité morale de son antique Droit et de son exil transitoire. Un tel prince aimera l’honnête liberté de ses serviteurs. Il pourra donc leur dire, comme Monseigneur le Duc d’Orléans dans la belle lettre que je rappelle : « Je ne me prononcerai pas sur le détail. Un Prince qui aurait la prétention de le régler d’avance sera peu de chose. Un Prince qui ne se déclarerait pas sur les principes ne serait rien. » Expression très pure d’un caractère pleinement, profondément, instinctivement décentralisateur.

Eh bien ! dans ces conditions intellectuelles et morales, il devait arriver que, du fond de l’exil, ce Prince, pénétré des principes essentiels de la politique, saisît volontiers toute occasion de traduire une telle pensée par des actes concrets. Il y a déjà bien des années, la division régionale fut essayée par Monseigneur le Duc d’Orléans, autour de Bordeaux, de Toulouse, de Lyon et dans les provinces de l’Est. Les succès variés de ces épreuves partielles ont étendu peu à peu le système. La division générale qui a suivi n’a pas été une simple anticipation de l’avenir. Cet acte a ses racines dans le passé. Il en continue d’autres. Il se classe à la suite d’actes antérieurs. Consécutivement à chaque promesse, l’exécution régulière en est poursuivie. Tandis qu’un Gouvernement établi, mais établi sur des bases aussi fausses que fragiles, démontre chaque jour sa parfaite impuissance et sa déloyauté méthodique, un Gouvernement qui demeure à construire prolonge sans faiblir sa pensée maîtresse par des actes qui en dégagent une par une toutes les conséquences de bonne foi et de bon sens.

Monseigneur le Duc d’Orléans n’a pas eu besoin de régner pour donner aux républicains l’énergique leçon de politique expérimentale dans laquelle il a fortifié son autorité en développant la fonction de ses Délégués et en étendant les franchises de ses fidèles.

Voilà des résultats, ils sont effectifs. Ils permettent d’en concevoir et même d’en prévoir bien d’autres. Monseigneur le Duc d’Orléans disait en 1900 que la décentralisation comporte « un problème d’organisation géographique ». Le problème n’a été qu’effleuré par l’institution de cadres nouveaux. Les assemblages de provinces que forme chacune des dix délégations régionales « tendent à se rapprocher » des délimitations traditionnelles et rationnelles, sans pouvoir encore se confondre avec elles. Mais il est satisfaisant pour la pensée, il est émouvant pour les éléments profonds de notre cœur français, de constater que les grandes lignes de la réédification nationale sortent déjà de terre et dessinent le monument.

Cette émotion est pleine d’encouragement et d’espérance. Marcel Sembat, socialiste, a écrit que, fatalement, si les choses restaient ce qu’elles étaient, l’idée royaliste remplacerait l’absence d’idée républicaine. Les choses ne sont pas restées ce qu’elles étaient. Les choses ont fait comme les idées. Elles se sont transformées de plus en plus, mais dans notre sens.

 

[1] La Revue Fédéraliste, 1928, n° 100, Guirlande à la Maison de France, préface de Georges Bernanos.

[2] Terme anglais désignant l’autonomie revendiquée par les Irlandais entre 1870 et 1914. (n.d.é.)

 


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Jeudi 6 mars 2008

 

Une nation a besoin de se tenir et de concorder dans le temps, comme elle a besoin, dans l'espace, de lier ses parties, ses fonctions, ses bureaux. Elle en a besoin d'autant plus qu'elle doit accomplir un travail (ou une « mission ») plus difficile. Les républicains démocrates qui parlent à tout propos de la conscience nationale et de la dignité de la France, celle-ci volontiers conçue comme une personne morale, sont les derniers qui puissent contester la nécessité d'assurer à l'État français les organes sans lesquels on ne peut concevoir ni moralité ni personnalité. Leur État, tel qu'ils l'imaginent ou tel qu'ils le désirent confusément, doit, autant et plus que tout autre, comporter une sensibilité, une intelligence, une mémoire, une réflexion, une volonté générale, afin que la vie simultanée du pays, comme la succession de ses états de conscience, puisse s'y concentrer, s'y connaître, s'y exprimer. Mais, chose curieuse ! ces républicains démocrates, plus ils élèvent le niveau des devoirs qu'il leur plairait de voir pratiquer à la France, moins ils s'occupent de savoir si l'organisation de leur choix est outillée pour les remplir ou même pour les concevoir.

Les obligations qu'ils imposent à leur pays sont celles d'une humanité angélique, mais pour y faire face, ils lui proposent des moyens et des organes inférieurs encore, et de beaucoup, à ceux dont peuvent disposer l'oursin et l'étoile de mer. Que deviendraient même l'éponge ou le corail, au fond de l'abîme, si la communauté de petits êtres qui les composent se réduisait à subir les impulsions mécaniques immédiates qui sont le partage d'une République française ? Ils ne deviendraient rien, et ils ne vivraient pas. Les colonies animales ou végétales suivent la direction d'un plan général imposé par les circonstances ou par d'intérieures affinités. Ce plan dont les effets brillent ici par leur absence, tout se passe comme s'il n'existait pas ; on ne trouve pas trace d'idée ni de loi directrice dans l'attitude d'une diplomatie qui ne sait jamais que subir.

Cette prodigieuse disparité entre la fonction surhumaine qu'on propose à la France et l'organisation proprement mécanique inhérente à la démocratie réalise tous ses effets dans les contrastes qui surgissent entre la moralité éthérée du programme idéal et la rare immoralité de la conduite effective. En laissant de côté tous ses scandales positifs, cet État décoré des plus hautes ambitions morales découvre la mesure de son immoralité réelle et profonde, de son ignorance absolue de la moralité, dans le fait flagrant de son irresponsabilité sans limite.

Assurément, l'immoralité démocratique tient d'abord au régime des assemblées, au gouvernement collectif, car l'initiative, le contrôle approbateur, y sont divisés entre tant de têtes qu'aucune d'elles n'en supporte le vrai poids. Il ne peut exister de véritable responsabilité gouvernementale sans gouvernement personnel où la concentrer. Mais nos assemblées et nos oligarchies les plus anonymes ne sont pas toujours parvenues à supprimer les occasions de mettre en avant un nom d'homme pour caractériser et signifier une politique. Eh ! bien, même en ce cas, la responsabilité demeure fictive : à chaque instant, à chaque pas, il se produit un phénomène d'amnistie. Non l'amnistie légale, mais, bien plus forte et plus dangereuse encore, une amnistie physique et brutale, une amnésie tenant à l'absence de tout souvenir, provenant de l'absence d'un organe central qui fasse fonction de cerveau et introduise quelque rudiment de liaison et d'unité dans la suite des vicissitudes courantes.

C'est ainsi qu'un pauvre complaisant du régime a pu écrire que le « parlementarisme conserve ». Il conserve ses hommes à force de leur verser à flots les eaux lustrales de l'oubli. Il conserve, mais quels déchets ! Un Rouvier, un Brisson, ont pu survivre au Panama, et, au bout de quelques saisons d'une plongée plus ou moins discrète reparaître, frais comme rose, à la surface de l'élément. Un Joseph Reinach, une première fois recouvert par les sales boues du même scandale, a reparu aussi par la faveur de la campagne qu'il mena pour l'amour de son congénère le traître juif Alfred Dreyfus. La démocratie c'est l'oubli.

Gouvernement de tous par tous, disaient-ils. En réalité, leur gouvernement ou plutôt le Gouvernement de la liberté qu'ils avaient de changer à volonté de pensée et de multiplier sans risque les distractions, les négligences et les incohérences dont le pays faisait les frais, pour se faire ensuite audacieusement délivrer le mandat de travailler à les réparer, sans qu'ils eussent d'ailleurs à feindre de se mettre à cette besogne ni de se procurer des excuses ou des alibis, car le pays eut toujours autre chose à faire que d'aller contrôler si les travaux soumissionnés étaient accomplis : ce pays nerveux, occupé de ses besognes ou de ses plaisirs, divisé entre des milliers et des milliers d'intérêts contradictoires, ne repassant jamais par les états d'esprit qu'il a traversés une fois.

D'autres gouvernements ont commis des oublis fâcheux ou proclamé des amnisties utiles, mais celui-ci est composé de telle sorte que l'oubli est sa règle ; l'étourderie et l'impudeur, sa nature même ; la demi-mort de la distraction et du sommeil, sa vie essentielle. Comme disait un personnage de M. Anatole France dont nos réflexions ne font ici que paraphraser et éclaircir l'antique et véritable parole, la justice et l'intelligence lui sont également étrangères. C'est un Gouvernement extérieur à l'humanité.

On commettrait aussi une injustice grave en le comparant à quelque animal inférieur. Même le végétal pousse et s'accroît par sa vertu interne, par un intime procédé de germinaison et d'évolution, le secret nisus qui s'exerce du dedans au dehors. Ici, c'est du dehors au dedans que s'exercent tous les stimulants, toutes les poussées. Il est tellement vrai que la République est gouvernée par des faits extérieurs à elle et à nous, que la preuve ou l'aveu en éclate dans ses journaux.

Prenez, lecteur impartial, le plus grand de tous. Ouvrez le Temps. Si vous suivez les hauts et les bas de sa ligne quotidienne, vous verrez que, dans les questions de politique militaire, qui sont, au juste, les plus importantes pour la nation, cette ligne aura consisté à imiter exactement les hauts et les bas de la politique militaire allemande. Un projet de loi militaire impérial est-il annoncé ? Vite, s'écrie le vieux journal républicain, aux armes ! Et d'aligner des statistiques et de publier des tableaux, et de montrer qu'il faut répondre à l'ennemi ainsi menaçant et armant ! Mais la presse allemande et le gouvernement allemand aiment-ils mieux faire les morts pendant quelque huit jours ? Aussitôt, loin de flairer l'embûche du silence et de mettre à profit les sérieux avertissements du passé, le zèle du Temps et de ses confrères républicains patriotes se ralentit, ils lâchent des articles favorables à des concessions et à des réductions ministérielles qu'ils eussent blâmées comme inacceptables trois jours plus tôt. Mais que le bruit des armes recommence à courir, de la Sprée au Rhin, à travers les organes et les conseils de Guillaume II, la trompette guerrière retentit vive et chaude parmi les abonnés de M. Adrien Hébrard et, de nouveau, les statistiques font nage, les dénombrements font fureur, on croirait assister au départ pour le camp dans la pièce d'Aristophane. L'ardeur retombe dès que l'alerte s'apaise sur l'autre versant des Vosges. Prolongée au contraire, l'alerte extérieure prolongera et perpétuera cette ardeur, laquelle variera exactement comme sa cause et suivra avec non moins de docilité toutes les suggestions, toutes les impulsions, toutes les directions qui seront données de là-bas.

Est-il situation moins libre ou plus servile ? Peut-on moins ressembler à une essence indépendante ? Est-il possible de se montrer plus complètement infidèle à la définition officielle d'une démocratie maîtresse de ses destinées, justement fière de se gouverner elle-même ? Le gouvernement qui fait vaciller à son gré, je ne dis pas nos armements, mais la simple velléité de nous armer, ce gouvernement n'est pas celui de la France. Aucun roi ne règne sur nous à Paris, mais cela n'empêche qu'on est gouverné par un roi et que la République affranchie de nos Capétiens est, en fait, la sujette docile du Hohenzollern. Sous la main de l'empereur-roi, notre République ressemble aux ludions qui montent ou descendent dans le bocal selon les coups de pouce sur la membrane, au caprice du physicien. Comment en serait-il autrement ? Où l'opinion gouverne, personne ne gouverne, la spontanéité gouvernementale n'a même plus de centre, d'organe, ni de lieu : athénien, polonais, français, l'État ne peut plus que flotter comme un bouchon de liège, sinon rouler comme une boule de billard. Toutefois, si l'indépendance et l'initiative tombent ainsi à rien, cela n'annonce pas du tout la fin du mouvement et des tribulations : au contraire ! l'activité que nous n'avons plus, on nous l'imprime ; si nous ne marchons pas, on nous fait marcher. Marcher, c'est subir et souffrir pour ce gouvernement né passif.

Il ne souffrira pas dans son corps parce qu'il n'en a point (j'entends un corps unique rassemblé par un même réseau nerveux), ni dans son âme, dont il est plus dépourvu encore : mais il en souffrira d'autant plus fort et plus profondément dans les chairs vives qu'il juxtapose. L'État démocratique souffrira dans ses membres, patriotes et bons citoyens tout d'abord, dans l'ensemble de ses administrés ensuite. Les bons Français souffriront de sentir que l'effort patriotique leur est imposé comme les pures suites et les simples effets des mouvements conduits contre eux par un prince étranger. Ils souffriront de voir comment la réaction nécessaire, au lieu de les fortifier, les divise encore, les épuise peut-être, par le fait de l'entre-choc armé des factions. Ce ne sont guère là que souffrances morales. Mais, comme peu de démocraties répondent autant que la nôtre à leur définition théorique la plus sévère, nous approchons manifestement d'une zone où les particuliers recevront leur part matérielle et directe de chacun des maux de l'État, qui seront d'autant plus sensibles qu'ils auront été précédés d'une période plus longue ou plus profonde d'inerte insouciance et de fausse sécurité. Tous souffriront alors de cet effort violent qu'ils devront faire pour rattraper l'avance de l'Ennemi, et aussi de l'effort qu'ils ne pourront pas faire, et aussi de celui qui, à peine ébauché, sera brisé ou dispersé par l'événement. Il faudra de toute façon s'émouvoir enfin ! Et, quelque bonne chance que puisse encore ménager l'âcre stimulant du péril, c'est un jeu dangereux que de se fier à ce risque, il est infini, et mieux vaudrait cent fois se pourvoir à l'avance, et le plus tôt possible, d'une organisation nouvelle et sérieuse capable de voir, de prévoir, afin d'être prête au jour dit.

Tel quel, notre régime, d'une insuffisance sauvage, épanoui jusqu'aux derniers de ses effets, rejoindrait, atteindrait et frapperait non plus seulement « la France éternelle », mais l'être physique et moral de chacun des Français vivants, nos contemporains : ils sont menacés dans leurs biens et dans leur vie. Un patriotisme lucide revêt donc naturellement les formes les plus hautes de la pitié. Comment ne pas s'apitoyer sur la destinée de générations florissantes conduites par l'ignorance, l'amnésie et l'aveuglement de l'État aux « cavernes de mort » de la plus sombre et la plus cruelle des boucheries ? Juste pitié qui se transforme bientôt en colère quand on découvre dans le monde officiel et officieux un effort insolent pour nier le mal et le justifier.

« Ce qui frappe », écrit un théoricien républicain qui en résume quantité d'autres, « ce qui frappe le plus dans la doctrine royaliste, c'est, l'édifice sur lequel elle repose » : l'idée « du salut public » . Cette idée nous « hypnotise ». Elle nous « inspire une véritable phobie » ; « dans cette disposition d'esprit, les inconvénients secondaires, les accidents fortuits, les défaillances individuelles du régime » « prennent une importance considérable, et leurs conséquences sont immédiatement généralisées ». Le royaliste montre « un noir pessimisme à l'encontre du présent », « les événements sont interprétés comme autant de marques de décadence ». « En réalité, LA PATRIE N'EST PAS EN DANGER, et sa sauvegarde ne réclame aucune mesure de SALUT PUBLIC. » – « A l'extérieur, aucun péril immédiat ne nous menace, et à l'intérieur, la France traverse une crise d'évolution tout comme les autres puissances européennes. »

Ne pouvant parvenir à rendre les résultat de la République conformes aux lois de la raison, aux conseils de la prévoyance, on essaie d'altérer le texte de ces lois inécrites pour nous fermer les yeux sur des résultats désolants. Les phénomènes de triste insouciance et de honteuse impéritie, dont il est impossible de contester l'éclat, on s'efforce de leur conférer la reconnaissance de droit. Ils sont normaux, puisque la norme est le régime ! L'esprit du régime rejoint et égale ainsi la stupidité de son être matériel dès que les choses le menacent trop clairement, il prie les choses de lui apparaître couleur de nuit : c'est l'affaire d'un coup de lancette sur la rétine. Un aveuglement théorique et volontaire confirme alors l'aveuglement pratique : les citoyens distraits ont raison de l'être, leur distraction et leur légèreté sont morales, sont politiques . Très sages de ne pas s'instruire. Plus sages encore de s'y refuser.

Comprenons la nécessité naturelle de cette philosophie il n'en est pas d'autre permise en gouvernement d'opinion ; comprenons aussi quelle décadence elle dénote et multiplie, surtout quels dangers elle annonce. Au bas mot, en termes concrets, elle doit nous représenter cinq cent mille jeunes Français couchés, froids et sanglants, sur leur terre mal défendue.

 

 

(Extrait de Kiel et Tanger, 1913, in La dentelle du Rempart, choix de pages civiques en prose et en vers (1886-1936), Grasset, 1937.)


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