I

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Minerva n'a pas eu le sérieux bonheur de vieillir 1. Mais cinq trimestres lui suffirent pour plaire, et pour déplaire considérablement. Du premier jour, elle eut en partage l'éclat. Minerva fut splendide. Vous lui aviez donné tous les avantages extérieurs qui contribuent à rendre douce une bonne lecture ; mais, si j'ai bien compris la manière dont fut dirigée Minerva, ce qui manque de solidité vous aurait déplu. Vous vous appliquiez à produire des spécialités fortes, initiant le grand public au dernier état des questions. Dans son langage simple et clair, Minerva voulait rendre tour à tour les services d'une revue philosophique, d'une revue d'histoire, même d'une revue critique. Elle y mettait l'entrain et la verve de sa jeunesse. Belle et vive, enivrée des passions de l'intelligence, on peut dire qu'elle a aimé la justesse, la raison et la vérité. Très beaux mots à graver sur le marbre d'une épitaphe ! Mais celle-ci comporte également de très beaux noms. Vos collaborateurs furent en nombre, et bien choisis. Vous aviez Paul Bourget, et Maurice Barrès. Vous aviez Maurice Croiset, le général Bonnal, Gebhart, Sorel, Frantz Funck-Bruntano. Vous aviez Moréas, Plessis et Lionel des Rieux. Vous aviez Faguet et Bainville. Vous aviez Charles Le Goffic, Pierre Gauthiez, Henry Bordeaux. Le ciel, qui vous avait conduit chez M. Albert Fontemoing 2, paraissait disposé à répondre à vos soins habiles :

D'un dextre éclair 3

Nous obtînmes un autre miracle. À peine étions-nous annoncés, le sol gallo-romain d'une vieille ville de France s'entr'ouvrit ; on nous informa qu'une Pallas 4 de marbre, entière et fort bien conservée, venait d'être rendue au jour. Le présage fut interprété comme heureux. Il l'était. La déesse tendrement invoquée assista la revue qui se publiait sous son nom. Elle nous épargna les erreurs à la mode, en nous accordant la connaissance et le sentiment de sa tradition.

Notre chimère fut de croire à la durée d'un coup de bonheur. Nous nous étions imaginé que l'olivier d'Attique et le laurier latin, unis à la mode française, feraient immanquablement accourir les honnêtes gens. Nous ne tenions pas compte d'un petit fait. Les honnêtes gens étaient morts. Cette société polie et cultivée qui fut la parure et le charme de l'ancienne vie de Paris n'existe plus. Les étrangers le disent et l'écrivent depuis trente ans. Mais nous ne voulions pas le croire. Plus que tous, vous refusiez d'accepter pareille disgrâce. Votre optimisme naturel nous pénétrait.

Tout compte fait, vous êtes trop bon pour votre siècle, mon cher ami. Examinons-le de plus près. Commençons par ce qui subsiste du vieux monde français. Nous rencontrerons des amateurs de musique, des collectionneurs de peinture, d'armes et autres bibelots. L'histoire garde ses fidèles, et aussi la pure science. Ce que nous aurons peine à trouver en un siècle où tout le monde écrit et discute, ce qui ne s'y rencontre à peu près nulle part, c'est l'amour éclairé des lettres, à plus forte raison le goût de la philosophie. Ni le Discours sur la méthode ni l'Augustinus n'auraient beaucoup de lecteurs ou même de lectrices parmi nos personnes de qualité, qui vont écouter M. Ferdinand Brunetière. La notion d'un certain jeu supérieur de l'esprit est donc perdue complètement. Les livres, les vrais livres, sont complètement délaissés, et voilà un bien mauvais signe ! Je ne fais tort ni aux arts ni à la science. Il est cependant vrai que ces puissantes disciplines ont besoin des lettres humaines. Exactement, elles en ont besoin pour se penser. Elles attendent de l'expression littéraire un charme lumineux et une influence sublime qui paraissent tenir à la dignité du langage plus encore qu'à la beauté magnifique du style. Les échecs, les reculs du livre intéressent, au plus vif et au plus sensible, notre civilisation ; le goût, les mœurs, la pensée même ! Je voudrais me tromper ; mais, après tant de siècles de vie intellectuelle très raffinée, une haute classe française qui n'aime plus à lire me semble près de son déclin.

On dit que la culture passe de droite à gauche, et qu'un monde neuf s'est constitué. Cela est bien possible. Mais les nouveaux promus sont aussi des nouveaux venus, à moins qu'ils ne soient leurs clients ou leurs valets, et ces étrangers enrichis manquent terriblement, les uns de gravité, de réflexion, sous leur apparence pesante, et les autres, sous leur détestable faux vernis parisien, de légèreté, de vraie grâce. Je trouve superficiel leur esprit si brutal ! Si pratiques, si souples, ils laissent échapper le cœur et la moelle de tout. Comment ces gens-là auraient-ils un goût sincère pour nos humanités ? Qu'est-ce qu'ils peuvent en comprendre ? Cela ne s'apprend point à l'Université. Tous les grades du monde ne feront pas sentir à ce critique juif 5, d'ailleurs érudit, pénétrant, que dans Bérénice, « lieux charmants où mon cœur vous avait adorée » est une façon de parler qui n'est point banale, mais simple, émouvante et très belle. Le mauvais goût des nouveaux maîtres nous fait descendre un peu plus bas que la rusticité ou la légèreté de l'ancienne aristocratie. Eux aussi préfèrent au livre le salon de peinture ou l'art industriel. Mais rendons-leur cette justice : un vieux tact mercantile leur a donné le sentiment des valeurs personnelles. Nos Juifs se trompent rarement sur le prix d'une intelligence. Ils ne commettraient pas les erreurs, les oublis et ces confusions pitoyables où se laisse égarer la bonne foi de nos amis.

Mais qu'importe, mon cher ami ? Les barbares sont les barbares, et nos amis sont nos amis ! Même aveugles, même un peu morts, c'est à eux que nous destinions Minerva. Nous les aurions certainement suspendus à nos feuilles, comme l'exemple de L'Action française 6 le prouve bien, si nous avions rempli vos livraisons de la querelle des intérêts ou des sentiments nationaux. Peut-être rendions-nous un service égal en proposant dans Minerva des renseignements, des clartés, sur autre chose que la politique pure. Notre grande utilité était là. Une revue de tradition et de sentiment purement français, mais libre, mais laïque et qui se dévouerait à la seule littérature ! La dureté des temps s'est opposée à ce beau rêve. Observez qu'il en fut de même à peu près partout. De très grandes publications, qui se distinguaient autrefois par l'étude et la méditation désintéressées, prennent la croix ou le turban et partent pour la guerre. Cette guerre doit être de première nécessité, puisqu'on la déclare de toutes parts et qu'il faut se jeter dans un camp ou dans l'autre. De longtemps, on ne saura plus se promener en discutant sous le platane 7. Votre gymnase de critiques, d'historiens et de psychologues eût été fréquenté aux matins de la préparation et de l'exercice. Aujourd'hui, chacun s'est armé et entraîné. Tout est prêt. À l'action ! Et je ne demande pas mieux. Mais ce ne sera point sans tourner des yeux de regret vers le noble palestre et le généreux pentathle de Minerva. Écrivains et public y seraient devenus meilleurs.

À René Marc Ferry 8

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