III

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Cette position du problème gênera quelques charlatans qui ont des intérêts à cacher tout ceci. Ils font les dignes et les libres, alors qu'ils ont le mors en bouche et le harnais au dos. Ils nient la servitude pour en encaisser les profits, de la même manière qu'ils poussent aux révolutions pour émarger à la caisse du Capital. Un critique vénal, qui dénonce la littérature industrielle et qui la pratique, m'a déjà reproché de diminuer la fonction des écrivains et de me montrer complaisant envers les pouvoirs. Il faut répondre aux misères par le mépris. Constater la puissance, ce n'est pas la subir, c'est se mettre en mesure de lui échapper. Mais on la subit au contraire, lorsqu'on la nie par hypocrite vanité.

Rien n'est plus faux que la profonde sécurité générale. Les promesses de barbarie et d'anarchie compensent largement les autres, et, la plupart de ceux qui disent le contraire étant payés pour mentir, il ne faut les entendre que pour les comprendre à rebours. Ah ! que l'Intelligence use vite de ce qui lui reste de forces ! Qu'elle prenne parti ! Qu'elle décide, qu'elle tranche, entre l'Usurier et le Prince, entre la Finance et l'Épée ! On l'a vu : la nature des deux puissances en conflit lui donne à elle, à elle seule, une faculté surhumaine, le don féerique de créer ou de déterminer une belle chose, quelque chose de purement, d'uniquement beau. Dans notre France des premières années du XXe siècle, l'Intelligence peut préférer, exalter et par là faire triompher, aux dépens d'un métal et d'un papier sans âme, la Force lumineuse et la chaleur vivante, celle qui se montre et se nomme, celle qui dure et se transmet, celle qui connaît ses actes, qui les signe, qui en répond.

L'or, divisible à l'infini, est aussi diviseur immense ; nulle patrie n'y résista. Je ne méconnais point l'utilité de la richesse pour l'individu. L'intérêt de l'homme qui pense peut être d'avoir beaucoup d'or, mais l'intérêt de la pensée est de se rattacher à une patrie libre, que pourra seule maintenir l'héréditaire vertu du Sang. Dans cette patrie libre, la pensée réclame pareillement de l'ordre, celui que le Sang peut fonder et maintenir. Quand donc l'homme qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs qu'il pourrait acheter à la passion de l'ordre et de la patrie, non seulement il aura bien mérité de ses dieux, mais il se sera honoré devant les autres hommes, il aura relevé son titre et sa condition. L'estime ainsi gagnée rejaillira sur quiconque tient une plume. Devenue le génie sauveur de la cité, l'Intelligence se sera sauvée elle-même de l'abîme où descend notre art déconsidéré.

Mais rien n'est possible 10 sans la réforme intellectuelle de quelques-uns. Ce petit nombre d'élus doit bien se dire que, si la peste se communique par simple contagion, la santé publique ne se recouvre pas de la même manière. Leurs progrès personnels ne suffiront pas à déterminer un progrès des mœurs. Et d'ailleurs ces favorisés, fussent-ils les plus sages et les plus puissants, ne sont que des vivants destinés à mourir un jour ; eux, leurs actes et leurs exemples ne feront jamais qu'un moment dans la vie de leur race, leur éclair bienfaisant n'entr'ouvrira la nuit que pour la refermer, s'ils n'essaient d'y concentrer en des institutions un peu moins éphémères qu'eux le battement de la minute heureuse qu'ils auront appelée sagesse, mérite, vertu. Seule l'intelligence, durable à l'infini, fait durer le meilleur de nous. Par elle, l'homme s'éternise ; son acte bon se continue, se consolide en habitudes qui se renouvellent sans cesse dans les êtres nouveaux qui ouvrent les yeux à la vie. Un beau mouvement se répète, se propage et renaît ainsi indéfiniment. Si l'on veut éviter un individualisme qui ne convient qu'aux protestants, la question morale redevient question sociale ; point de mœurs sans institutions. Le problème des mœurs doit être ramené sous la dépendance de l'autre problème, et ce dernier, tout politique, se rétablit au premier plan de la réflexion des meilleurs.

Je n'ai pas essayé de résoudre ici ce problème 11. Je l'ai supposé résolu. J'ai supposé ma solution démontrée, ou pour mieux dire, mes démonstrations connues 12. Je me suis appliqué simplement à rendre confiance à ceux qui, admettant cette solution pour la vraie, concluent piteusement qu'elle n'est pas possible. Mon chapitre final, Mademoiselle Monk, invite le lecteur à considérer la façon dont les événements se suivent dans la vie du monde, et tous les merveilleux partis que l'industrie de l'homme peut en tirer. L'homme d'action n'est qu'un ouvrier dont l'art consiste à s'emparer des fortunes heureuses. Mais cette matière première lui est donnée avec abondance et fertilité à travers l'espace sans bornes, sur les flots sans nombre du temps.

Je comprend qu'un être isolé, n'ayant qu'un cerveau et qu'un cœur, qui s'épuisent avec une misérable vitesse, se décourage, et tôt ou tard, désespère du lendemain. Mais une race, une nation sont des substances sensiblement immortelles ! Elles disposent d'une réserve inépuisable de pensées, de cœurs et de corps. Une espérance collective ne peut donc pas être domptée. Chaque touffe tranchée reverdit plus forte et plus belle. Tout désespoir en politique est une sottise absolue.

1904/1905.

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