Vendredi 18 avril 2008

Jean-Jacques
« faux prophète Â»

 

Henri Guillemin1 a repris dans la Gazette de Lausanne2 sa violente offensive en faveur de Rousseau. Il m'a mis en cause deux fois. La première m'a laissé silencieux, pensant qu'il valait mieux, en ce moment, que deux Français ne donnent pas le spectacle de leur dispute par-dessus la frontière, devant un public en partie étranger. M. Henri Guillemin revient à la charge. Allons-y. #

M. Guillemin veut que la raison profonde de mon « aversion pour Rousseau Â» tienne à ce qu'il « apportait Dieu Â»3. Ces mots sont la couronne de son article, c'en est le plus bel ornement. Ce n'est qu'un ornement. Car ou bien Dante et Bossuet n'apportaient pas Dieu, ou bien j'ai Dante et Bossuet en aversion. Les deux invraisemblances devraient faire réfléchir M. Henri Guillemin. #

Je hais dans Rousseau le mal qu'il a fait à la France et au genre humain, le désordre qu'il a apporté en tout et, spécialement, dans l'esprit, le goût, les idées, les mœurs et la politique de mon pays. Il est facile de concevoir qu'il ait dû apporter le même désordre sur le plan religieux. #

Mais, dit-on, les matérialistes de l'Encyclopédie l'ont détesté et persécuté parce qu'il avait des « principes religieux Â». Soit. Il en avait par rapport à eux. Mais l'immense majorité de la France catholique du XVIIIe siècle voyait dans sa doctrine ce que les théologiens appellent le Déisme : une immense diminution de leur foi, et, de ce point de vue, ce qu'il avait de plus ou de mieux que d'Holbach et que Hume se chiffre par un moins et un pis par rapport à cette foi générale d'un grand peuple ou l'incrédulité n'était qu'à la surface d'un petit monde très limité. #

On ajoute que Rousseau ralluma le sentiment religieux. Ici ? Ou là ? Cela a été possible ici, mais non là ; car là, il l'affadit, l'amollit, le relâcha, le décomposa. M. Henri Guillemin reproche aux ennemis de Rousseau leurs contradictions, il néglige celles de son client. Quand la contradiction est dans les choses et dans les hommes, il faut bien que ce que l'on en dit la reflète. #

Ce n'est la faute de personne si la liberté est le contraire de l'oppression, et si néanmoins l'individualiste liberté des Droits de l'Homme mena tout droit à la Terreur : le jacobin ne fut qu'un libéral, heurté et irrité par la résistance de la nature des hommes, lesquels, dès lors, ne lui semblèrent que des monstres à guillotiner. #

Ce n'est pas la faute du bien s'il est le contraire du mal, et si pourtant un homme qui est ivre ou fou d'optimisme et de philanthropie devient, au premier heurt de la nature ou de la société — du Réel, un misanthrope atrabilaire. #

Ce n'est la faute de personne si, la Tradition étant le contraire de la Révolution, Rousseau s'est montré tour à tour traditionnel et révolutionnaire, car tantôt il suivait le faux brillant de ses imaginations, et tantôt un autre caprice de sa fantaisie lui faisait parler le langage de tout le monde : mais ce ne sont pas ses propos de sens commun qui ont agi sur son siècle, c'est le Contrat social, c'est le Discours sur l'inégalité des conditions, c'est toute la partie de son Å“uvre ou l'absurdité la plus dangereuse est codifiée. #

« Au commencement de ma carrière Â», d'après M. Guillemin (exactement, en effet, dans un article de 1899), j'ai comparé Rousseau et les roussiens aux prophètes juifs. J'ai eu tort. J'aurais dû dire: aux faux prophètes. Un quart de siècle plus tard, réimprimant le même morceau — page 6 de la préface de Romantisme et révolution4 parue en 1923 — j'ai écrit « faux prophètes Â». Cette correction traduisait beaucoup mieux ma pensée. Ce que je voulais ainsi montrer dans Rousseau c'était le cas-type de l'insurgé contre toutes les hiérarchies, le cas essentiel de l'individualisme anarchique. Les vrais prophètes poursuivaient de leurs invectives le sacerdoce, la royauté et principalement tous les pouvoirs constitués, sociaux et moraux, mais ils le faisaient par une inspiration directe du Roi des rois et de la Puissance suprême. Au contraire, les faux prophètes (et le diable sait s'ils furent nombreux en Israël !) exprimaient contre les pouvoirs réguliers leurs passions, leurs fantaisies, leurs intérêts ou leurs pitoyables raisonnements, tout comme Rousseau, avec qui leur ressemblance est constante, quant à la frénésie, aux rêveries, aux révoltes, tout l'esprit révolutionnaire de l'Orient. Sans doute, ces contrefacteurs se prévalent-ils aussi de la divinité, mais les caractères qu'ils lui donnent sont d'une qualité sur laquelle il est difficile de se tromper : ce n'est pas Dieu. #

Je finirai par deux signes d'un étonnement profond. #

Premier point. Comment l'expérience du roussisme depuis 200 ans n'a-t-elle pas illuminé l'unanimité des Français ? Que Rousseau ait été tout ce qu'on voudra, il n'est pas niable qu'il est à l'origine de notre première Révolution, celle qui a emporté tous nos premiers remparts, bouleversé notre premier fond national. Qu'il n'en ait pas été le seul inspirateur, nul ne le conteste. Mais son apport fut le décisif : son tour sentimental, son accent de vertu fut capable d'accréditer beaucoup de choses suspectes et d'en inspirer d'autres plus pernicieuses et plus vicieuses encore. Son trouble génie multipliait le trouble hors de lui. C'est là ce qui fit sa plus grande puissance pour le mal. Napoléon n'aurait point fait tant de mal non plus, avec tout son génie et toute son énergie, sans le mélange de son esprit constructeur avec l'héritage révolutionnaire : aussi bien, disait-il lui-même, que, peut-être, eût-il mieux valu que Rousseau et lui n'eussent jamais existé. Encore un coup, ce jugement devrait faire réfléchir tous les Français. En vérité, au degré ou voilà le pays déchu, ce n'est pas le moment de ramener qui que ce soit à l'école de Rousseau ni de réhabiliter celui-ci5. #

Second point. Seconde stupeur. Comment des hommes de mÅ“urs irréprochables et même sévères et pures — comment des maîtres de la jeunesse peuvent-ils honorer l'auteur d'un livre comme les Confessions ? Un personnage comme le héros des Confessions ? Et l'esprit de ce livre où l'humilité même sent l'orgueil ou sent la révolte ! Il m'a toujours donné un malaise affreux. Peu suspect de bégueulerie et au risque d'être traité de renchéri et de coquebin, je dois dire que l'épisode de Mme de Warens me lève le cÅ“ur ; ni le nom de « maman Â» qu'il donne à sa maîtresse, ni le trépas odoriférant de la dame initiatrice, ni le récit de tout cela, écrit, signé et publié, ne peut manquer de m'administrer, à chaque lecture, un égal sentiment de l'odieux, du ridicule et du dégoût. Ai-je assez blasphémé ! Et maintenant, voici ma tête, cher Monsieur Henri Guillemin. #

Dans le moment où M. Guillemin poussait sa pointe, une occasion m'était donnée, en Suisse même, de préciser ma pensée sur Jean-Jacques. #

Au cours d'une réception au Cercle des Arts de Genève qui avait suivi ma conférence sur Maurice Barrès, M. Albert Rheinwald, président du Cercle, rappela délicatement que Barrès lui envoyant, en 1917, la plaquette contenant le discours prononcé à la Chambre le 11 juillet 1912 contre l'octroi des crédits pour la célébration du deuxième centenaire de Jean-Jacques, avait ajouté : « En jugeant durement Jean-Jacques, je juge et condamne une partie de moi-même. Â» Et M. Rheinwald s'adressant à moi, poursuivait : « Selon vous, pour restaurer l'ordre français, il faudra s'inspirer de l'ordre grec… Hélas, je vois bien qu'alors ce genevois Rousseau n'aura plus droit au chapitre. Oserai-je dire que ce sera dommage ? Car enfin s'il faut éliminer Rousseau, c'est Chateaubriand et Lamartine et c'est Hugo qu'il faut éliminer aussi. Et c'est encore Delacroix… Pourquoi ne pas voir ce qu'il y a de sagesse dans le romantisme éternel ? Â» #

À cette double interrogation et en remerciant mon aimable interlocuteur d'avoir si bien senti et dit comment un grand poète, doublé d'un grand citoyen, avait été capable de condamner une « part de lui-même Â» sur les exigences de l'ordre français, je ne me sentis point gêné d'avoir à ajouter que, si un tournoi sur le Romantisme et la Grèce excédait les mesures de la soirée, je tenais à ne pas refuser celle rencontre sur Rousseau. « Là, soulignais-je, il faudrait d'abord bien savoir ce que l'on veut débattre de précis. On nous objecte quelquefois que Rousseau donna d'excellents conseils politiques et les plus traditionnels du monde aux Corses et aux Polonais. Mais ce ne sont pas ces conseils qui ont agi sur nos Constituants ni sur Robespierre… Ce n'est pas avec ces conseils-là que Rousseau pesa sur son siècle, ni qu'il troubla l'ordre français. Quant à reconnaître une part de soi-même dans ce que l'on condamne, c'est le sort commun : je pourrais, tout indigne, vous réciter par cÅ“ur des tirades de La Nouvelle Héloïse… Qu'est-ce que cela prouve ? Le talent littéraire de son auteur Bossuet a fait deux grands élèves au XVIIIe, Buffon et Rousseau. Les erreurs et les fautes de la pensée sont séparables de la beauté des cadences. Il importe en toute chose de distinguer pour ne pas confondre, sans quoi nous résorberions au chaos primitif, et l'excellence de cette liqueur russe [c'était un petit verre que mes hôtes m'avaient versé] nous ferait aimer les bolchevistes, à moins que leur méchanceté ne nous fasse haïr cet excellent kummel… Préservons nos pays de ces confusions, vraies mères des querelles et des révolutions ; gardons l'esprit libre et critique, notre goût, notre sens de l'amitié des hommes, et surtout honorons la grâce, en vérité, suprême et toute nationale, avec laquelle un Français de génie sut inventer les plus délicates formules pour exprimer un dissentiment, l'atténuer et, quand il le fallait, soit l'ennoblir, soit le faire oublier. Â»  

                                                                                                                                                                                                Charles Maurras  (15 avril 1942.) #   

 
 

1.               Henri Guillemin, 1903-1992, fut au sortir de l'École normale supérieure, où il se lia avec Jean-Paul Sartre, le secrétaire de Marc Sangnier. À ce titre Maurras et lui, après l'âpre et longue polémique entre l'Action française et le Sillon, n'étaient pas des inconnus quand en 1942 Guillemin fuit la France pour s'installer en Suisse. C'est de Neuchâtel que Guillemin écrit plusieurs articles auxquels Maurras répond par notre texte dans L'Action française du 16 avril 1942. Ce texte a ensuite été repris en 1944 dans le recueil Poésie et Vérité d'où nous le reprenons.

2.               Journal d'orientation libérale, il commence à peine durant la guerre à devenir l'institution que sa rubrique culturelle fera de lui jusque dans les années soixante.

3.               Soyons reconnaissants à Ch. Maurras, écrivait M. Guillemin, de n'avoir point dissimulé, quant à lui, dans les premiers temps de sa carrière, la source la plus profonde de l'exécration qu'il porte à Rousseau. Jean-Jacques possédé d'une « rage mystique Â», « aventurier nourri de révolte hébraïque Â», apparut parmi nous « comme un de ces énergumènes qui, vomis du désert… promenaient leurs mélancoliques hurlements dans les rues de Sion Â» (A. F. 15 octobre 1899). Énergumène ? C'était bien ainsi que Voltaire, en effet, s'exprimait sur le compte de Jean-Jacques dans sa Guerre de Genève : « â€¦ce sombre énergumène, cet ennemi de la nature humaine Â». « Il leur apportait Dieu — disait Victor Hugo en parlant de Gwynplaine chez les Lords. Qu'était-ce que cet intrus ? Â» (Gazette de Lausanne, 12 avril 1942.)

4.               Romantisme et Révolution, volume qui reprend en fait L'Avenir de l'intelligence et Trois idées politiques, vaut surtout par cette préface.

5.               Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Henri Guillemin a confié à J. L. Ferrero que son sentiment sur Rousseau s'était modifié. « D'emblée, avec chaleur, écrit M. Ferrero, M. Guillemin répond avec rapidité aux questions et objections que lui posent à bâtons rompus ses interlocuteurs. C'est d'abord une amende honorable : s'il avait à refaire sa conférence sur Rousseau, il n'en prononcerait plus le même panégyrique. Certaines découvertes l'ont fait déchanter. Le cas Rousseau apparaît plus complexe encore qu'il ne croyait. En l'occurrence, il s'agit de lettres à Mme d'Houdetot, des années 1756-57. Années cruciales pour Jean-Jacques. Â» Ainsi se perd-on et se reperd-on dans le détail. L'essentiel seul importe.

 

publié dans : quelques textes de Charles Maurras
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Jeudi 10 avril 2008

 

Charles MAURRAS

Numérisé par Pierre Van Ommeslaeghe,

pvanommeslaeghe@free.fr

à partir de :

La Politique de Jeanne d'Arc

Éditions de "LA SEULE FRANCE" brochure sans date

 

En quelques lignes lumineuses d'Aspects de vendredi dernier, Maurice Pujo a dit l'essentiel sur ce grand sujet.

 

Il n'est pas inutile d'y revenir. Un des principaux soucis de l'Action Française, dès l'origine, fut de bien préciser la position mentale et morale de Jeanne d'Arc par rapport à l'ordre royal, que l'on s'efforçait. de submerger sous des considérations de patriotisme strict ou de religion. Alors que les trois facteurs avaient joué ensemble, on les opposait nous les composions.

 

On fait de nouveaux efforts dans le sens de cette opposition vaine plus; pernicieuse encore que vaine. Un niais a bâti un gros livre tout exprès pour retirer son royaume à Charles VII et le restituer au seul Christ-Roi, tout à rebours des pensées, des paroles et des actes mêmes de cette Jeanne, en qui le Temporel et le Spirituel, le Naturel et le, Surnaturel se prêtaient un appui régulier et constant.

 

Pour mettre en pièces ces sottises d'hier et d'avant-hier, il suffira d'ouvrir des cahiers vieux de vingt, trente, quarante ans et d'en laisser pleuvoir une averse de vérités indiscutables, indiscutées.

 

C'est à l'Association des Jeunes Filles Royales Filles Royalistes, dans des conférences diverses faites sous la présidence de Mlle de Kerret, organisées par Mlles Yolande de Luynes, Hedwige de Cabrières et Marguerite Recamier, que la question fut constamment étudiée, c'est pour cet auditoire d'élite que l'on s'efforça de mettre chaque élément dans sa lumièrde mettre chaque élément dans sa lumière et son relief.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Naturellement, beaucoup d'Autorités respectables s'efforcent de voiler, ces convergences du faisceau religieux, patriotique et royal. En quoi on peut leur dire, sans vouloir offenser en rien, qu'elles ont bien tort.

 

Contre toute justice, l'on s'ingénie à escamoter ce caractère politique de Jeanne d'Arc et l'on y réussit ,par des tours d'éloquence.

 

Ces accrocs à l'histoire, ces torts faits au passé ne sont peut-être pas aussi ,adroits qu'ils en ont l'air. En tout cas, ils offrent le grave inconvénient de pousser les orateurs et les littérateurs à d'autres tricheries frauduleuses, dont l'esprit monarchiste ne sera plus. seul à pâtir.

 

Au moment même où de hautes Autorités se donnent le mot pour exclure de la carrière de Jeanne d'Arc son pâle politique, il est des entreprises de cinéma pour éliminer du même récit tout l'élément religieux. il' ne sera que juste de protester contre cette dernière mutilation. Ne l'aura-t-on pas' introduite en consentant au premier de ces tronquages scandaleux ?

Hodie mihi, cras tibi

.

 

La jeune fille royaliste de Domrémy, qui allait, par monts et par vaux, avec les brebis de son père, disait à tout venant :

 

-

Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que .nous devenions Anglais ?

 

Mais ce n'est pas sa pensée, sa passion, sa raison, toutes ' seules qu'elle écouta pour réaliser l'héroïque dessein personnel qu'elle avait pu concevoir. En catholique discipliné, elle attendit l'ordre d'En Haut. Elle obéit ses voix.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Cela était d'autant plus normal que Jeanne pourrait être appelée la première des Jeunes Filles Royalistes, ce vocable excluant, comme nous le disions alors, tous les aspects " d'ignorance ", " d'inculture ", " d'inéducation ", que, l'on sous-entend dans les mots, de bergère ou .'de fille du peuple. Les troupeaux que Jeanne d'Arc conduisait appartenait à son père. Monsieur d'Arc ou Darc était le chef du village. L'historien. Siméon Luce a calculé que le revenu annuel de la famille Darc s'élevait à 5.000 francs. Combien de centaines de milliers, combien de millions peut-être, ces 5.000 .francs de 1885-1890 feraient-ils aujourd'hui ?

 

La vérité de l'histoire n'est guère favorable à l'intérêt de classe et de faction qui ne peut qu'affadir la personne de Jeanne d'Arc. Sa vraie figure serait plutôt celle d'une petite bourgeoise française, de cette bourgeoisie rurale qui composait et qui forme encore le plus touffu, le plus vivace élément du paya; classe moyenne très étendue, tellement étendue qu'il n'y eut jamais beaucoup de " peuple " 'en France: classe surtout conservatrice, car rien n'a duré sans elle; classe révolutionnaire, car rien ne s'est fait d'un peu neuf, ni un peu vivement, sans qu'elle y ait mis du sien.

 

Jeanne en était si bien, elle adhérait si peu à ce que nos contresens habituels appelleraient un prolétariat flottant et sans racines, ou une paysannerie asservie, qu'ont lit distinctivement dans sa pensée et dans son coeur, les trois Idées directrices de l'ancien Tiers-État français : le 'Patrimoine' maintenu - et la Patrie sauvée - par la Royauté établie.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Non moins disciplinée, la Française ne suivit que les, grandes routes de l'Ordre :

 

La jeune fille en qui les historiens libéraux aiment à louer la préfiguration vivante de la Nation armée; n'a pas conçu un seul instant le réveil national comme une sorte de levée en masse, de jacquerie patriotique.

 

.Elle et " le Grand Ferré " sont deux!

 

Plus encore que guerrière, elle a la tête hiérarchique.

 

Elle n'a pas ameuté les paysans de son village: elle est allée' trouver le seigneur du pays. Encore s'est-elle gardée de le convier à lever la jeunesse du Bar et des provinces voisines : son sens de l'ordre est tel qu'elle, a volé droit au sommet! Point de chef, point de peuple ! Point de Roi, point de France ! Comme il n'y a point de roi, elle en fera un.

 

Mais elle ne le créera pas de rien; elle ne rêvera ni de nouvelle dynastie, ni de dictature féodale ou cabochienne. Un très grand Français, un Lyautey se rêvait en Warwick, il voulait " faire " un roi. Oui, de la semence de Parme !... Jeanne d'Arc ignore' ces songes. Elle prit, son prétendant là où il était, et n'eut de cesse que son Dauphin ne devint le Roi.

...........................................

 

Jeanne ne croyait pas à la naissance spontanée de l'ordre. Elle pensait ce que devait nous enseigner notre maître La Tour du Pin: pour imposer un ordre, il faut une autorité et, en 'France, ce ne peut être que le sceptre, le glaive, la main de justice du Roi. Or, ce Roi se consacre et s'achève à Reims. Tout d'abord, donc, allons à Reims, comme les pâtres de Noël à Bethléem.

 

C'était en se pliant à l'ordre naturel du royaume de France quelle estimait remplir les volontés surnaturelles que ses voix faisaient descendre du ciel.

............................................

 

Dans le cachot de Rouen, elle a de Rouen, elle a déclaré un jour que ses voix ne la quittaient pas mais, ajoutait-elle,

je les entendrais mieux Si j'étais en quelque forêt !

 

La puissante forêt de pierre qui élance et recourbe ses arcades fleuries au-dessus du berceau ecclésiastique de Reims était aussi propre que son Bois, chenu à la révélation distincte des vérités humaines qui ont orienté sa carrière mortelle. Sans doute ce grand coeur en a-t-il recueilli plus de lumière encore et de consolation que des rameaux bruissants de l'arbre des fées. Son coeur d'initiée à la loi éternelle a dû jouir à Reims, avec parfaite plénitude, du meilleur et du plus beau des spectacles accordés à l'ordre terrestre : une nation laborieuse, une armée bataillante et victorieuse, la paix publique retrouvée et rétablie par un bon conseil et, dans la fleur de la jeunesse, le Roi, le juste Roi par qui, tout bien devient possible; étant le bon seigneur habilité au gouvernement d'ici-bas.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Cependant la route de Reims ne s'ouvrit pas toute seule. La grande instigatrice de la guerre de l'indépendance se heurta à des difficultés, de quel genre ? avec' qui ? chez qui ? Du côté des guerriers, chez certains " stratèges " comme disait Maurice Pujo. Et pourtant, celle que ses voix avaient initiée à l'art de Richelieu et de Louis XIV n'avait pas été tenue dans l'ignorance du noble métier de Turenne et de Condé.

 

Des militaires ont montré que, pour chasser l'Anglais de France, Jeanne d'Arc a été un beau capitaine : par exemple, l'un des premiers qui usèrent de l'artillerie en rase campagne. Ces spécialistes font aussi remarquer .qu'entre deux formes 'd'action militaire, entre deux opinions de techniciens, comme on dit aujourd'hui, entre deux partis de conseil de guerre, elle saisissait toujours, avec une impétuosité d'esprit merveilleuse, le pratique, le 'court, le prompt, le décisif.,

 

Devant les militaires eux-mêmes, elle savait dire que la guerre était commandée par la politique et devait la servir.

 

Les républicains, qui sont des imbéciles, parlent à tout propos de subordonner le militaire au civil. C'est idiot. C'est régressif le cedant arma togae valait pour l'enfance de Rome où les divers services de' l'État, accomplis par les mêmes hommes, n'étaient pas encore différenciés. L'ancienne monarchie française était plus avancée. Le roi de France faisait la synthèse du civil et du militaire. Il était le juge et le protecteur armé de la justice. Hunc militem, disait l'archevêque de Reims en présentant au peuple le Roi qu'il venait de sacrer. Tous les princes qui ont été destinés à régner sur la France ont reçu une éducation militaire, à la seule exception du malheureux Louis XVI, que le fénelonisme ambiant écarta de l'apprentissage des armes, et c'est sans doute ainsi qu'il ignora ou laissa sans emploi les méthodes éprouvées de ses prédécesseurs pour faire de l'armée l'instrument direct de leur esprit politique - tel que Jeanne d'Arc l'avait professé dans les conseils tenus au bord de. 1a Loire :

 

Après la délivrance d'Orléans, les militaires, tout à leur. art, qui est un bel art, s'indignaient' à l'idée de 'prendre ~ route que demandait Jeanne dans la direction de l'Est et du Nord. Ce qu'il leur fallait, tout de suite, c'était la conquête de la Normandie, la course à la mer. Ce n'était pas absurde en soi: la victoire normande eût arraché à l'ennemi son principal fief sur le continent, l'eût coupé de ses communications, et je ne suis pas sûr qu'une bonne tête de soldat français n'ait pas imaginé, pour couronner cette victoire, quelque capture de la flotte anglaise qui eût permis une pointe offensive chez messieurs les Godons.

 

Si tentant que fût le projet, Jeanne résista. Jeanne dit

non.

Pourquoi ?

 

Elle obéissait à ses voix. Mais ses voix allaient d'accord avec les vues saines de Politique sage qui eussent calculé qu'en définitive l'heureuse aventure du débloquement d'Orléans, accomplie comme elle l'avait été, représentait malgré tout, un beau risque et un beau miracle, mais que, pour le reste, il fallait se plier à la Nature des choses. Or dans cette Nature tout devait demeurer dans cette Nature tout devait demeurer en l'air,

tant qu'il n'y aurait pas un commandement politique affermi.

 

Avant de rien tenter de nouveau, il fallait donc qu'il n'y eût plus de Dauphin, si gentil put-il être, mais bel et bien un Roi, un Roi certain pour tous, un Roi reconnu, acclamé, enfin sacré, le Roi.

 

La base politique consolidée en premier lieu, les opérations militaires pourraient venir. Elles seraient rapides, ou elles seraient lentes, mais l'essentiel serait fait, le présent arrêté, l'avenir assuré.

 

Pas de grande entreprise militaire avant cette assurance politique de fond.

 

Aussi longtemps que le Roi hésiterait, délibérerait sur cette marche nécessaire, Si conforme à son intérêt capital, on pouvait guerroyer ou escarmoucher sur la Loire, ne serait-ce que pour tenir l'armée en haleine. Mais de par Dieu ! répétait Jeanne, point de campagne de Normandie avant que le royaume ait son Roi bien établi, bien reconnu, bien oint I

 

D'abord la monarchie en règle, devait dire Bismarck dans un autre sentiment, mais dans le même esprit que Jeanne d'Arc.

 

C'était l'évidence.

 

L'absurdité qui consistait à mettre la charrue avant les boeufs,. éclatait grâce à l'héroïne.

 

La politique patriote ne passait point par la Normandie : elle passait par le moyen ordinaire, par le moyen de

l'ordre

celui qui a déjà servi et qui servira, de tout temps en France: le Roi.ordinaire.

 

L'ordre toujours. L'ordre qui a manqué et devait manquer au Résistentialisme séparatiste de M. de Gaulle, comme il avait manqué (nous l'avons déjà vu et dit) à la première Croisade de Pierre l'Ermite et de Gauthier sans Avoir. Celle-ci échoua, au lieu que la Croisade ordonnée des Princes aboutit, prit Jérusalem et y fonda de belles baronnies et principautés.

 

Jeanne d'Arc réussit à rétablir le saint royaume sans se fier le moins du monde à la révolution, ni a l'indiscipline populaire, ni à l'insurrection individuelle comme écrivait Pujo, l'autre jour, elle ne prit pas le maquis. Son oeuvre, bien lue, est un modèle de dis cours sur la méthode politique, méthode qu'elle appliqua dans sa lettre et dans son esprit.

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Jeudi 10 avril 2008

 

On dit assez sottement que c'était la seule méthode possible de son temps?

 

- Ouais ! Et la Jacquerie du siècle précédent ? Et les Cabochiens presque contemporains ?

 

De son temps, le 'républicanisme et le démocratisme ne lui ont été interdits que par son bon sens naturel: au XVe siècle on pouvait fort bien être démocrate ou républicain, rien n'était plus courant.

 

On l'était en France ou hors de France. Ne croyons pas que nos erreurs ou que nos vérités soient nées de la pluie d'hier : il n'y a point d'idée qui n'ait déjà circulé et même un peu tramé dans la pensée de l'homme. Ceux qui pensent qu'il ne pouvait y avoir de parlementarisme vers l'an de grâce 1429 plaisantent. Le parlementarisme est' une institution médiévale, il naquit de l'anarchie médiévale, pour y remédier: c'est l'Angleterre qui l'a fait durer jusqu'à nos jours.

 

Il était très facile de réveiller cette anarchie dans la France de 1429. Entre les deux couronnes d'Angleterre et de France, le libre esprit de Jeanne pouvait même concevoir une situation radicale : pas de couronne du tout.

 

L'Europe regorgeait de républiques le long de la mer du Nord et des mers d'Italie.

 

De même en ces temps Si lointains et Si proches, il y avait en et il devait y avoir encore, comme aujourd'hui, comme demain1 des épidémies de politique mystique. Pour ne citer que le plus illustre de .nos anarchistes chrétiens, Savonarole, moins sage que Jeanne d'Arc, voulut, pour sa patrie florentine, une théocratie directe et ne fut brûlé que tout à la fin du XVe siècle fut brûlé que tout à la fin du XVe siècle : c'est à peine si deux générations d'hommes le séparent de notre héroïne.

 

Son monarchisme conscient et volontaire ne peut faire de doute.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Mais là se pose une question

 

Qu'y a-t-il de plus important dans l'ordre monarchique'?

 

Est-ce l'unité de commandement?

 

Ou l'origine du pouvoir?

 

Par l'unité est réalisé un bien immense, sans lequel tout va en pagaille et sacrifices inutiles : nous l'avons vu dans l'autre guerre, tant que le pouvoir militaire n'a pas été unifié entre les Alliés et tant que le pouvoir politique français n'a pas été séquestré en de fortes mains. Mais l'unité du pouvoir demeure encore quelque chose de divers et de plural, au fond, tant qu'elle ne dure pas et tant qu'elle peut demeurer objet de contestation, de compétition régulière, périodique : Si toute notre victoire de 1918 s'en va en fumée, c'est que nos chefs civils se succèdent, se renversent et se remplacent, que pas un n'est certain de sa fonction, que chacun peut vouloir la lui enlever, et que la loi, la loi elle-même, LA LOI SURTOUT, s'est ralliée au parti des compétiteurs, reconnaît, recommande la compétition : s'il n'y avait que le choc des passions et des intérêts humains s'acharnant à disputer un fauteuil ou une couronne, il n'y aurait que demi-mal et l'on pourrait rêver de combat décisif au bout duquel il y aurait un vainqueur qui saurait établir un peu de calme et de tranquillité. Mais de nos jours, rien de pareil: par un fou paradoxe, c'est la constitution légale qui autorise et même ordonne ce mouvement perpétuel de remise en' question. Mal périodique de l'Élection, qu'elle nomme le Bien, et qui, sous prétexte de tout renouveler, gâche tout !

 

Nos aïeux, moins vains que nous,. étaient plus pratiques et plus sages.

 

Ils admettaient que tous les gouvernements ont des défauts et que la perfection n'est pas de ce monde : à la poursuivre par un

ôte-toi de là que je m'y mette indéfini,

ils n'auraient abouti, vers l'an mille ou l'an quinze cent, qu'à notre. comble d'incohérence et d'incapacité. Nous ne serions pas là pour leur rendre grâce.

 

Cependant, on voyait, dans les pays voisins, des dynasties, sanglantes, lourdes de crimes, se muer peu à peu, d'âge en âge, en souverainetés paisibles, sérieuses et, finalement, compétentes, dont leurs peuples se contentaient. C'était le cas de l'Angleterre. A plus forte raison nos bons grands-pères devaient-ils s'attacher, quant à eux, à ces Capétiens, les plus purs et les plus honnêtes prs, les plus purs et les plus honnêtes princes de l'univers, hommes sages, droits justiciers, souvent débonnaires, esprits modérés et sagaces, amis du petit peuple, quoique très grands seigneurs, le miroir et l'honneur de la chrétienté.

 

Non seulement nos aïeux s'étaient bien trouvés de tels rois, mais ils le savaient et s'en montraient singulièrement fiers, au témoignage de tous les étrangers. A cet orgueil secret, à ce respect affectueux, à cette véritable foi féodale s'ajoutait ce que Jaurès a appelé un " charme séculaire ", un sentiment presque religieux, noté par Renan, et dont la cérémonie du sacre était devenue le signe vivant.

 

En sorte que les républiques de l'époque pouvaient se déchirer d'année en année autour de leurs échevins et de leurs podestats; les trônes électifs, brigués par des princes rivaux, pouvaient interrompre à chaque génération les plus beaux desseins politiques : pendant ce temps, assez long temps pour enraciner la confiance des peuples, la loi de succession de la maison de France, par sa simplicité et par sa fermeté> avait permis à son chef, au Roi par excellence, de prolonger sur les hommes mourants son règne immortel. Non, le Roi de France ne mourait pas. La France grandissait. On sentait déjà s'éveiller dans les coeurs, mémoire ou prescience, une conscience> une reconnaissance confuse de la grande nation que, d'âge en âge, cette politique formait.

 

L'absence de compétition écarte autant de maux que l'unité de commandement provoque et assure de biens, mais la désignation préalable du chef héritier comporte en outre un bien positif qui lui est propre : il est ainsi promis à l'Homme de se survivre parce que l'État peut durer au-delà de l'homme.

 

La pensée d'un tel bien (si voisin, par analogie, de l'éternité) put éblouir de sa clarté et fasciner de sa vertu l'âme d'une Enfant raisonnable et sainte.

................................................

 

On dit : " Est-ce que Jeanne d'Arc savait ces choses ?... "

 

Peut-on en douter?

 

Les bonnes têtes doctrinaires n'étaient pas rares parmi les clercs ès des conseils royaux. Autour de Philippe-Auguste, on avait eu sur l'Allemagne des idées qui manquèrent à M. Briand, à M. Viviani

(et à M. Bidault).

Autour de Philippe le Bel on créait l'Administration civile. Pourquoi Jeanne n'eût-elle pas reçu, sinon conçu, les idées éternelles de la politique française qu'illumine son beau génie. Sa langue, nette et forte avec les soldats, prend toutes les hauteurs nécessaires quand il faut affirmer les droits sacrés de la couronne." Nous les aurons ", comme un simple bonhomme de 1914. Mais quand il s'agit d'écrire au duc de Bedfort qu'il ne tiendra jamais le royaume " de Dieu, le roi du ciel, fils de sainte Marie ", " mais le tiendra le roi Charles, vrai héritier "

, c'est un Discours du Trône où la majesté le dispute à la poésie. On n'y trouve pas ombre de faute d'orthographe.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Marc Sangnier, ainsi renvoyé à son Sillon, d'autres objecteurs pourraient argumenter encore :

 

- Doucement! ou tout beau! répondaient alors les parlementaires et gens de loi.

 

Est-ce, Jeanne, que vous ne pensez pas qu'avant la chevauchée rémoise qui nous rende un chef droiturier, il serait utile de faire un bon appel à tous les prévôts, juges, maîtres et docteurs favorables à .notre seigneur-roi, en énonçant. sa Royauté et Souveraineté, nonobstant tous les actes nuls et de valeur nulle, passés à Paris ou à Troyes, avec l'ennemi? De la sorte, le Roi arriverait à Reims muni des parchemins scellés de bons sceaux qui établiraient' Sa justice et lui ouvriraient le parvis.

 

Que l'on ne croie pas que je fais parler quelque libéral du temps de M. Piou. Le moyen âge aura été l'

époque la plus juridique de 1"histoire.

Il ne faudrait pas croire que les formalités du constitutionalisme d'alors aient inspiré à Jeanne d'Arc autre chose que du respect. Mais, dans n'importe quelle affaire terrestre, Jeanne envisageait tout d'abord l'essentiel, qui était ici le prompt rétablissement de l'autorité centrale et sa reconnaissance rapide par le pays entier. Pour le surplus, on aurait le temps !

 

Cette restauration nécessaire à la France étant ainsi redevenue le but immédiat, Jeanne coupait court à tout le reste avec la vivacité et l'audace qui l'apparentent aux types les plus nets de l'Homme français.

 

Sans. doute cet Homme-là n'a jamais dédaigné certificats, papiers, signés devant notaire, chevalier ès lois. Mais tout cela menace de bien des longueurs ! Jeanne se montrait déjà, impatiente ou jalouse des délibérations du Conseil du Roi : : " Notre Dauphin, ne tenez pas davantage tous ces conseils si nombreux et si longs, venez vite prendre la couronne à laquelle vous avez droit " .Et cela bousculait un peu les bons serviteurs de la Forme.

 

Jeanne d'Arc, contre Bridoison, ô la belle constance de la Nature et de la Nation !

 

Mais l'objection suprême était faite par d'autres parlementaires qui seraient aujourd'hui agents électoraux. Dans. cette espèce, plus démocrate que libérale, on se faisait, comme on dit, un monstre de l'Opinion publique. On alléguait l'étendue des pays hostiles, le nombre des postes et forteresses des Anglais établis entre Orléans et Reims.

 

N'imaginons pas une simple occupation. ennemie. L'affaire s'était compliquée d'une guerre civile dans laquelle l'étranger était le fondé de pouvoir et le podestat du parti qui ne voulait à aucun prix du roi de Bourges.

 

Or cette prétendue volonté nationale ne causait à Jeanne d'Arc aucune intimidation. Elle en riait ouvertement avec ses capitaines. Elle eût rit davantage Si quelqu'un lui eût pro posé quelque beau Champ de Mai dans les vertes plaines vertes plaines de Loire, où l'on eût convié le peuple de France à voter !

 

Et peut-être, en effet, aux profondeurs de l'avenir, lisait-elle ce plébiscite de mai de 1870, qui donna des millions de voix à l'empereur des Français, avec la promenade populaire du Quatre Septembre suivant, qui le renversa sans difficulté. Ainsi vont l'amitié et l'inimité de la foule.

 

Notre fille des champs n'était pas démocrate. Je ne crois pas qu'elle ait perdu grand temps 'contre les scrupuleux et contre les couards qui auraient voulu commencer par s assurer l'assentiment du Peuple afin de frapper d'effroi le Régent d'Angleterre et le Duc de Bourgogne.

 

Ces Nuées n'arrêtèrent pas Jeanne d'Arc.

 

Elle dit : " Partons. " On partit.

 

Comme il le fallait bien, on. se heurta à la résistance de Troyes. Ces Troyens étaient, quoique Champenois, des Bourguignons terribles et des Anglomanes fieffés : vainement Jeanne d'Arc dicta-t-elle pour les

seigneurs bourgeois de Troyes une belle lettre où elle les nommait " très chiers et bons amis ", " loyaux Français "

et leur garantissait sûreté corps et biens, s'ils venaient au-devant du gentil Roi pour faire bonne paix dans le " saint royaume "." cocquarde ", autrement dit hâbleuse. Ils la saluèrent " envoyée de Dieu " dans la lettre envoyée de Dieu " dans la lettre où ils écrivaient aux Rémois qu'ils s'étaient rendus au légitime héritier de saint Louis, " attendu que son bon droit n'est pas douteux " et que " c'est un Prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance que issist de piéça (qui fût sorti depuis) de la noble Maison de France ".

 

On; peut toucher ici la philosophie pratique de Jeanne d'Arc.

 

Ni. la vaillance, ni la force, ni l'épée, ni le canon ne créent le droit.

 

Il faut commencer par l'avoir.

 

Mais quand on l'a, surtout quand on l'a bien, quand on en est absolument sûr, et qu'on nhésite plus à le servir de toutes ses forces, qu'on ose tout pour l'imposer, l'on peut compter 'sur l'adhésion rapide des docteurs et du peuple qu'ils traînent après eux. Un fameux Prussien, Frédéric Il, exagéra depuis 'cette vérité en l'étendant à ses faux droits sur la Silésie. Cette fraude n'est qu'une fraude, elle n'affaiblit point une leçon quine leçon qui court l'histoire. Le peuple détrompé, le bon peuple tiré de son erreur possède alors ce don charmant et naïf de déborder d'enthousiasme pour couvrir, dorer, embellir ses justes revirements.

 

Les bourgeois de Châlons ne furent pas moins épris du Roi de Jeanne d'Arc que ,les bourgeois de Troyes : toujours, aux Rémois, ils écrivirent que c'est "  aux Rémois, ils écrivirent que c'est

" un roi sans pareil, doux, gracieux, piteux et miséricordieux, de belle personne, de beau maintien et de haut entendement "

.Tel est le prestige de la personne du Roi.

 

Jeanne y avait pensé. Joseph de Maistre ne l'avait pas oublié en écrivant la belle page où, du fond de l'Émigration, il prédisait le soudain courant d'allégresse qui restaura Louis XVIII. Ce podagre puissant et subtil fit grand effet.

 

Les scènes de l'histoire ne sont pas monotones, car le décor et l'accident les colorent sans cesse; mais quelques lois constantes cernent de lignes immuables leur paysage très varié.

 

Maistre, calculant l'avenir, se rappelait peut-être la vivante leçon de Jeanne qui va juste au rebours des prudences légalitaires.

 

Qu'aurait donné un appel au peuple lancé selon la règle, avant toute leçon efficace?

 

Travaillé par les suppôts et bénéficiers de l'ennemi, trompé par les sergents et les argentiers de l'Anglais, le bon peuple, à peu près' partout, eût été capable de marcher, comme l'avait fait d'abord le peuple de Troyes, au rebours du patriotisme et de la raison, et de donner une majorité écrasante au parti de Bedfort. Se prive-t-il de le faire aujourd'hui?

 

Mais voilà qu'une minorité énergique s'en mêle : elle est unie, menée et lancée au s'en mêle : elle est unie, menée et lancée au combat par une idée vraie, par une suprême résolution, la situation est retournée par les coups de l'audace: il n'est plus besoin de hache, ni de canon, pour ébranler les murs, ouvrir les portes, faire apparaître et briller, sous la vaine couleur étrangère, la vérité des sentiments et des intérêts nationaux. Que le Roi paraisse, il ne peut être que suivi !

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Jeudi 10 avril 2008

 

Un dernier conflit, fort possible et même éventuel, devait être écarté de l'âme de Jeanne d'Arc. Fut-ce par sa foi ? Par sa raison ? Toutes les deux ont dû jouer d'accord.

 

Jusque dans les conseils royaux, à leur entour, pour peu que les sujets fidèles fussent éloignés ou endormis, manquait-il de voix religieuses, ou même sacristines, pour murmurer à Jeanne un Voyons, Jeanne ! un peu scandalisé?

 

Elle qui parlait sans cesse du

Roi du Ciel

, qu'avait-elle à faire de ce roitelet de la terre ? Évidemment, le royaume était malheureux. Mais de quoi? Des péchés de ses rois, sans compter ceux des régnicoles." Cette dame de beauté ? Cette Agnès Sorel !... "

Ce qui revient à anticiper au moins de dix ans.

 

Mais, reprenaient les malignes voix, ce dauphin n'était-il pas triste,, mou, fainéant ? Efféminé? Indolent? Sans valeur morale ? Quelle force avait-il? Et quelles ressources, dans la cour besogneuse où il déjeunait de deux petits poulet sans chair et, de la queue d'un maigre mouton ! Non, non, des voix venues du ciel n'avaient pas pu rallier Jeanne d'Arc 'à cette cause perdue d'avance!

 

Au demeurant, si, pour régner en France, le Seigneur et, Maître divin ne voulait ni de l'Anglais puissant ni de l'opulent Bourguignon, Si la Providence tenait à relever la couronne, de lys, il fallait commencer par une expiation des Princes et du Peuple, de tous les Princes et de tout le Peuple. Des processions, des pèlerinages, des grand'messes et, des messes basses chantées d'un bout à l'autre du royaume, comme vous nous le demandez, Jeanne, à la bonne heure! Nous ne nous séparons de vous que sur un point: non seulement

cela est nécessaire, mais, en outre c'est suffisant.

Rien d'autre n'importe. Absolument rien.

 

Doutez-vous que Jeanne ait pu entendre ce discours, ou le discours pareil, de quelque disciple un peu précoce de M. Sangnier? Je ne commets aucun anachronisme. Tels faux mystiques de son temps, qui avaient des rapports avec les hypocrites du même siècle, osèrent bien accuser la libératrice et pacificatrice d'avoir pris goût aux combats auxquels l'avait réduite l'envahisseur-agresseur : dans le texte de la. rétractation prétendue, l'évêque faussaire Cauchon avait introduit une phrase où Jeanne était censée s'accuser d'avoir désiré cruellement l'effusion du sang humain. Telle fut la pensée de bons amis de l'ennemi. Telle elle est sans grands changements. Car, fort ancienne, elle ne manque pas non plus de modernité.

 

Peut-être que Jeanne voyait cela d'avance. Qui sait!

 

Cependant elle répondait qu'une bataille sainte était nécessaire. Pour que Dieu donne la victoire, les gendarmes ont à batailler. C'est presque son mot textuel

 

Les oeuvres pies sont nécessaires, mais - elles doivent être aidées par l'action des hommes.

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Jeudi 10 avril 2008

 

Bref, la politique d'abord, le roi net, un roi qui règne et qui gouverne, un roi véritablement maître de son commandement :

 

Les organisations religieuses ne suffisent pas à tout quand elle demande à Charles VII de lui abandonner ses droits et quand elle les lui rend au nom de Dieu, sainte Jeanne d'Arc elle-même constitue et reconnaît un Roi de la terre de France, quel que soi le bienfait qui descende du ciel à sa voix.

 

Il s'en suit que, dans tous les développements de sa mission temporelle, Jeanne d'Arc a pratiqué et enseigné une politique d'Action Française. Les conférences dont j'ai tiré les analyses qui précèdent s'achèvent sur la constatation de faits qui étaient alors flagrants :

 

Les principes estimés les plus salutaires, ceux que les royalistes contemporains recommandent comme sûrement adaptés à la monarchie restaurée du XXe siècle, ont été connus, adoptés, pratiqués par la restauratrice du XVe siècle.

 

Est-ce la simple harmonie préétablie des intelligences ? ou leur filiation morale ? Les hommes qui, entre 1904 et 1908, prirent l'initiative du grand retour au culte de l'héroïne en imposèrent la célébration dans les rues pavoisées et fleuries de toutes nos villes, ceux qui livrèrent de longues batailles et firent de longs jours de prison pour cet amour de la Sainte de la Patrie furent les hommes de l'Action française, conduits par Maurice Pujo et ses lieutenants : Plateau, Maxime Real del Sarte; Lucien Lacour. Le républicain Barrés sut charmer et dompter les parlementaires pour les dresser au culte de Jeanne : ces royalistes entraînèrent un peuple au pied de son autel

.

 

Mais cette conclusion partielle doit induire à la vue générale que voici :

 

« Les mystiques hauteurs du noble sujet qui n'a été abordé ici qu'en tremblant nous feront-elles « accuser d'une sorte d'irrévérence pour en avoir détaché, isolé, rafraîchi le détail par de fréquents « recours à des images trop modernes ? On peut se consoler en disant que lanalyse ne sera pas « inutile si elle contribue dans quelque mesure à montrer que, à cinq cents ans de distance, « sentiments, méthodes, doctrines peuvent être les les mêmes pour servir utilement le même pays.

 

« De fortes valeurs morales, durables et supérieures aux vivants éphémères, font les seules nations « dignes de ce nom. Les grands peuples vivent par l'immortel Ainsi durent-ils par leurs dynasties. « Inversement, ils ont aussi les dynasties qu'ils ont méritées.

 

« Le solide honneur de la France est de se prévaloir de la plus belle des races de rois.

 

« Face à l'éternité, dans une agonie imprégnée du sentiment religieux le plus pénétrant, comme il « faisait son examen de conscience tout haut devant la cour, Louis XIV laissa tomber du lit de mort « ces, paroles :

 

« 

- Je m'en vais, mais l'Etat demeure. Continuez à le servir, Messieurs. Â»

 

« Ainsi peut s'exprimer l'espérance terrestre.

 

« Elle n'est pas simple. Il ne me semble pas qu'il puisse être interdit d'honorer en sainte Jeanne « d'Arc la fidélité à ce qu'il y a de moins caduc dans cet ordre demi-divin de notre Patrie naturelle : « le Roi, l'État. Â»

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Jeudi 10 avril 2008

 

Charles Maurras

 

 

23 novembre 1901.

 

Donc, le socialisme monte partout en France. Donc, les journaux de toutes les couleurs sont remplis de l'exposé de la doctrine ou du compte rendu de ses succès électoraux ? Donc, l'on prévoit cent députés collectivistes pour la Chambre prochaine et aucun nouveau signe n'infirme le pronostic de ce scandale ? Les meneurs négocient d'égal à égal avec les ministres et le Parlement et l'on dirait, en vérité, que les agitateurs sont, par la valeur ou le nombre, en état de faire la loi.

Et pourtant l'idée socialiste est contrainte de s'incliner devant la critique des faits. Les docteurs de l'Église socialiste enseignaient, voilà cinquante ans, que leur système n'était pas un programme de réformes imaginé en vue d'atteindre certains biens désirables ou de guérir certaines plaies insupportables : non ! d'après eux, le socialisme présentait simplement une image en quelque sorte photographique de la société future, telle que la science en calculait les dimensions et les contours, telle qu'une évolution déjà fort avancée allait nécessairement la réaliser. Ils ne nous disaient pas : Il serait bon que ceci fût… mais bien : Ceci sera, nous ne faisons qu'aller au devant des faits pour faciliter et simplifier leur naissance. Ces accoucheurs de l'avenir mettaient tous les temps de leurs verbes au futur ; mais, comme ils le faisaient avec une grande assurance, ils étaient crus passionnément de quiconque avait intérêt ou plaisir à cela.

Ces théories de visionnaires étaient acceptées pour des « lois Â» . A les entendre, les classes pauvres de toutes les nations étaient destinées à s'unir contre les classes capitalistes du monde entier : « loi Â» de la lutte des classes. Ainsi encore, pendant que les riches devaient s'enrichir de plus en plus, les pauvres devaient aussi s'appauvrir symétriquement : « loi Â» de la paupérisation du prolétaire. Et ces deux « lois Â» sont démenties.

Un esprit des plus pénétrants, un de nos plus savants critiques, M. Jean Bourdeau, rappelait, l'autre jour, aux Débats que, loin de devenir de plus en plus pauvre, l'ouvrier européen voit sans cesse grandir le taux de son salaire. Et, à mon tour, j'ajouterai que, bien loin de former entre nations une vaste communauté économique dont tous les membres soient solidaires, l'ouvrier européen profite du progrès économique de sa patrie, comme il bénéficie des maux économiques des patries concurrentes : l'ouvrier du port de Gênes encaisse tout ce que rapportent à son travail le chômage et le jeûne de l'ouvrier du port de Marseille ; le mineur belge avertit le mineur français de n'avoir point à espérer qu'il chômera si l'on fait grève de notre côté de la frontière. Bien mieux, l'ouvrier ne forme même pas un prolétariat uni, compact et solidaire, dans chacune de ses patries respectives. Ce prolétariat, dont on parle beaucoup et dont on écrit davantage, n'est qu'une fiction qui se défait de temps en temps. Même en France, nous avons vu nos métallurgistes reprocher à nos mineurs leur arrogance, leur égoïsme, leur prétention au privilège. A son tour, le mineur français se plaint, non sans aigreur, de ce que, versant ses cotisations à la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse, « il apporte à la masse beaucoup plus que la masse ne lui rendra Â».

O solidarité des masses prolétariennes, voilà de tes coups !

Et je ne parle pas de l'ouvrier des champs. D'un bout à l'autre de l'Europe, cet ouvrier agricole a souvent compris que, s'il a quelques intérêts communs avec le prolétaire des villes, il a des intérêts communs plus nombreux, plus étroits, plus profonds avec son propriétaire et son employeur. Par la façon dont les Syndicats agricoles et les Caisses de crédit agricole fonctionnent en pays français, allemand, autrichien, italien, il est aisé de voir où est scientifiquement, expérimentalement, la communauté d'intérêts.

Elle est moins forte qu'on ne dit, entre personnes de la même classe. Elle est plus forte qu'on ne le dit entre personnes appliquées au même travail, employés et employeurs, ouvriers et patrons, prolétaires et propriétaires. Qu'une industrie soit croissante, tous ceux qui vivent d'elle prospèrent avec elle ; mais qu'elle languisse, tous souffrent depuis les maîtres du capital jusqu'aux plus infimes manÅ“uvres. L'apparence contraire existe sans doute dans la grande industrie ; mais elle n'existe que là. Ou, pour mieux dire, c'est là qu'elle apparaissait qu'elle pouvait tromper le monde. La grande industrie a été le prétexte général du socialisme. C’est sous son influence que le socialisme naissait et se développait.

Et c'est pourquoi la crue du socialisme s'expliquerait en Allemagne, en Belgique, en Angleterre – pays houilliers, pays dont la grande industrie absorbe, en majeure partie, l'activité et les ressources.

Là-bas, comme ici, une crue du socialisme serait sans doute un mal naturel, un phénomène explicable par de simples causes économiques.

Mais, en France ! En France, pays de petite et de moyenne propriété ! En France, où, tout compté, l'on rencontre près de vingt millions de ruraux, sur trente-neuf millions d'habitants ! En France, le berceau, la patrie d'élection de la classe moyenne ! En France, le pays du monde, selon une juste observation de M. Frédéric Amouretti où se présente le plus grand nombre de personnes ayant de trois à quatre mille francs de revenu ! En France, où les mineurs, ces mineurs qui retiennent toute l'attention depuis trois grands mois, ne sont pas plus de 165.000 : un peu plus de la deux cent quarantième partie de la population !

Qu'on additionne ces insignifiantes minorités fournies par les ouvriers de la grande industrie ou bien les majorités formidables que donneraient, mis bout à bout, nos ruraux, nos rentiers, nos petits et moyens propriétaires des villes, nos ouvriers et patrons des petites et des moyennes industries : la différence reste énorme dans les deux cas, entre la menue troupe exposée à la contagion du socialisme et la foule immense de ceux que le socialisme ne peut qu'épouvanter. J'ai donc bien le droit d'établir qu'en France le progrès actuel du socialisme ne saurait résulter des faits économiques, des faits naturels, des faits purs. II résulte d'une impureté et d'un artifice. Il procède de l'intrusion d'un élément étranger dans l'ordre économique. C'est un scandale, vous disais-je : c'est un scandale politique, rien de plus.

Cherchez la cause politique. Vous la trouverez aisément. Vous verrez que trop de personne ont aujourd'hui un intérêt à dénaturer les rapports du travail et du capital. Vous verrez que cet intérêt est d'ordre électoral. Vous verrez qu'un régime fondé uniquement sur l'élection, sur l'élection étendue à tout, comme disait Balzac, fomente, exerce et détermine nécessairement une populace de candidats. Vous verrez que nulle réforme électorale ne peut venir à bout de cette populace.

– Quoi ! l'État, un budget énorme, une influence immense sont mis à la disposition du premier qui saura se faire distinguer aux yeux de l'électeur, et vous ne voudriez pas que tous les aigrefins, tous les bandits, tous les pillards de France et de Navarre se jetassent ensemble sur ce magnifique morceau ?

Le socialisme est rejeté par la nature du sol français, du peuple français. Un seul excitant du socialisme en France : le régime électif. Patrons acculés à la ruine, honnêtes travailleurs menacés dans vos gagne-pain, voulez-vous en finir avec le socialisme ? Frappez le régime électif : votre mal vient de lui et ne finira qu'avec lui.

Balzac prévoyait que la France reviendrait de « l'élection appliquée à tout Â». L'intérêt privé, l'intérêt public le commandent. Au scandale de ce socialisme électoral, il n'y a qu'un remède : la substitution de l'hérédité à l'élection, de la royauté à la république. Je l'ai écrit souvent, et je le récrirai, de la même manière que Caton répétait au Sénat de Rome qu'il fallait détruire Carthage. Il faut casser la République.

Sous un roi dynastique et supérieur aux partis, le capital et le travail auront sans doute leurs conflits. Ce seront des conflits naturels, proportionnés à leur importance réelle et que la politique électorale ne viendra plus dénaturer. Le roi siégeant dans ses conseils en sera le dernier arbitre, il n'en sera point le sujet. Il garantira la fortune de la France dans tous les sens de ce grand mot. Trente-neuf millions de Français s'en trouveront bien; quant aux 165.000 mineurs qui tiennent en échec notre malheureux Président et ses pauvres ministres, ils n'auront pas non plus à se plaindre du changement de Constitution. Puisque la houille est nécessaire, et qu'ils sont nécessaires pour extraire la houille, et que ayant déjà obtenu cent privilèges, ils en veulent d'autres, on mettra le dernier sceau à ces privilèges : on les fera tous gentilshommes, comme les verriers d'autrefois, et, parce que noblesse oblige, ils se remettront au travail.(Extrait d’Une campagne royaliste au Figaro, in La Dentelle du Rempart, choix de pages civiques en prose et en vers (1886-1936), Grasset, 1937.)

 

publié dans : quelques textes de Charles Maurras
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Jeudi 10 avril 2008

 

 

 

Charles Maurras

 

 

Une nation a besoin de se tenir et de concorder dans le temps, comme elle a besoin, dans l'espace, de lier ses parties, ses fonctions, ses bureaux. Elle en a besoin d'autant plus qu'elle doit accomplir un travail (ou une « mission Â») plus difficile. Les républicains démocrates qui parlent à tout propos de la conscience nationale et de la dignité de la France, celle-ci volontiers conçue comme une personne morale, sont les derniers qui puissent contester la nécessité d'assurer à l'État français les organes sans lesquels on ne peut concevoir ni moralité ni personnalité. Leur État, tel qu'ils l'imaginent ou tel qu'ils le désirent confusément, doit, autant et plus que tout autre, comporter une sensibilité, une intelligence, une mémoire, une réflexion, une volonté générale, afin que la vie simultanée du pays, comme la succession de ses états de conscience, puisse s'y concentrer, s'y connaître, s'y exprimer. Mais, chose curieuse ! ces républicains démocrates, plus ils élèvent le niveau des devoirs qu'il leur plairait de voir pratiquer à la France, moins ils s'occupent de savoir si l'organisation de leur choix est outillée pour les remplir ou même pour les concevoir.

Les obligations qu'ils imposent à leur pays sont celles d'une humanité angélique, mais pour y faire face, ils lui proposent des moyens et des organes inférieurs encore, et de beaucoup, à ceux dont peuvent disposer l'oursin et l'étoile de mer. Que deviendraient même l'éponge ou le corail, au fond de l'abîme, si la communauté de petits êtres qui les composent se réduisait à subir les impulsions mécaniques immédiates qui sont le partage d'une République française ? Ils ne deviendraient rien, et ils ne vivraient pas. Les colonies animales ou végétales suivent la direction d'un plan général imposé par les circonstances ou par d'intérieures affinités. Ce plan dont les effets brillent ici par leur absence, tout se passe comme s'il n'existait pas ; on ne trouve pas trace d'idée ni de loi directrice dans l'attitude d'une diplomatie qui ne sait jamais que subir.

Cette prodigieuse disparité entre la fonction surhumaine qu'on propose Ã